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dimanche 2 septembre 2007

Le jour de l'éclipse (chapitre 5)

5. La fille hybride.

Eviter les routes, le moindre sentier, pour ne pas retomber sur la police qui battait la campagne ! Je pensais à Simon, qui devait se trouver à l’hôpital de Paliseul maintenant, avec des infirmières, des anges… J’estimais qu’à la suite du coup de fusil à la tête, il avait dû mourir ! Et si son esprit était encore là ? Bon sang, où étions-nous ? Au purgatoire, dans la salle des comptes ? Et Fred, avait-il réussi à s’échapper de sa cellule ? Je me posais trop de questions, et puis Léo regardait à nouveau dans la direction de la fumée, du côté de chez John, enfin, de la résidence de Lucien Mars !
On marchait dans une prairie. J’ai fait remarquer à Léo que je n’avais pas pensé une seule fois aux gens que j’aimais, à ma famille, à ceux qui n’étaient plus là depuis le début de cette histoire.
- C’est John qui a joué avec le feu, il nous a tous foutu dans la merde !
- Qu’est-ce qu’on va faire ? ai-je demandé. On n’a pas faim, on n’a pas sommeil…
- Il n’y a rien à faire… Moi, je pense sans arrêt à cette fille qui est avec lui ! J’ai l’impression qu’il lui fait du mal. Je la revois encore sur la terrasse, elle était déjà malheureuse. J’ai honte de ce que nous sommes…
- Il y a sûrement quelque chose de beau qui nous attend. Moi, rien que de marcher dans cette prairie, j’ai envie de cueillir des fleurs…
- Elles sont si fragiles, a dit Léo en ralentissant.
- Je pourrais faire un bouquet !
Je me rendais compte que cette envie de composer un bouquet ne me quittait pas. C’était pourtant peu de chose.
- C’est John qui s’en sort le mieux !
- Je n’en suis pas sûr.
- Et moi je commence à souffrir, a dit Léo gravement, rien n’est franchement différent dans cette dimension.
- On va revoir le soleil, tu sais.
J’ai regardé ma montre et j’ai dit :
- Il est midi, une minute et quatre secondes !
Léo m’a dit que si c’était la vérité, alors il restait encore la moitié du temps ! Nous errions comme des fantômes, nostalgiques de la vie. En passant une clôture, j’ai arraché les fils barbelés et je suis tombé. Léo a ri de bon cœur et m’a dit : « Tu n’as pas cassé ta montre, au moins ? » Non, elle n’était pas cassée. On approchait du château Renaud juché sur sa colline. Il y avait un nombre considérable de voitures sur les versants. Je traînais la patte, je me laissais aller à gauche et à droite, je m’arrêtais parfois et j’essayais de faire un bouquet de boutons-d’or, très fins. Il y avait aussi des renoncules, plus difficiles à cueillir. Soudain, Léo s’est écrié :
- Regarde près du château, les enfants ! Tu les vois ?
C’était vrai : Trois enfants habillés d’orange de la tête aux pieds, avec des capuchons et des bottines ! J’ai lâché mes fleurs qui se sont répandues en poussière d’or et d’émeraude, et la lumière qui venait des horizons a fait briller les petits éclats. J’ai dit qu’il ne valait mieux pas intervenir auprès des enfants, qu’ils étaient étranges, mais Léo m’a garanti qu’il n’y avait pas de danger, en me rappelant qu’il les avait aperçu tout à l’heure et qu’aussi, « leur énergie était positive ! » Je l’ai suivi, mais avec une boule dans la gorge : Des enfants en habits oranges fluos, perdus ici, et qui dessinent des drôles de choses dans la terre, c’était inquiétant. « Il faut se dépêcher, ils vont encore se sauver ! » A peine Léo avait-il achevé sa phrase que les enfants se sont relevés et ils ont couru derrière les ruines du château ! Léo a couru derrière eux. Je lui ai crié : « Ils ne veulent pas nous voir ! » Il a calé net, face à face avec un nouveau dessin.
- Enfin, ces enfants sont terribles !
Le dessin géométrique était différent de celui que nous avions pu voir en ville, mais il retenait l’attention de Léo de la même façon. Le cercle montrait à nouveau cet équilibre étonnant entre les carrés, les triangles et les segments de droites. La disposition était différente et j’ai remarqué que deux triangles superposés formaient une étoile. Je me suis accroupi, j’ai posé mon index dans les sillons du dessin, pensif. Puis je me suis redressé, car un peu plus loin, il y avait des parterres fleuris et bien entretenus, et je n’avais jamais vu autant de scintillements et de beauté ! Comme je m’avançais automatiquement vers ces fleurs de toutes sortes, Léo m’a lancé : « Nous ne sommes pas ici par hasard ! » J’ai tourné un peu la tête mais cette fois, j’étais décidé à réussir un bouquet !
Je cueillais avec la plus grande douceur possible de très belles marguerites ; je réfléchissais encore que ces variétés avaient fleuri tard dans l’année. Je suis parvenu à en tenir huit dans ma main gauche. Je ne bougeais plus et je contemplais mon exploit : Les fleurs paraissaient se plier un peu. Je serrais ma main presque normalement au bas des tiges, mais, à tout instant, je savais qu’elles pouvaient être réduites en poussière ; il n’était pas question de plaisanter avec ces végétaux pleins de pouvoirs ! Léo m’a rejoint en disant qu’il avait entendu des bruits de pas dans les ruines.
- Ils cherchent vraiment à me faire chier, ces petits cons vont me montrer ce qu’ils ont dans leur mallette !
Pour l’apaiser, j’ai demandé à Léo d’ouvrir sa main et j’ai placé les marguerites dans sa paume, comme il faut, et j’ai moi-même refermé ses doigts sur les tiges. « Ne serre pas trop fort, ok ? » « Ok. » « Bouge un peu mais doucement. » Il s’est mis à danser lentement avec les fleurs qui brillaient.
- Je vais les offrir aux enfants !
Léo est passé devant moi avec un mince sourire et les sourcils qui se levaient de joie et d’étonnement.
On inspectait lentement les ruines du château, il y avait des parties moins abîmées que d’autres. « Je sais qu’il y a quelqu’un, a dit Léo, et j’ai des fleurs pour vous ! » Léo était devenu plus sensible, les blessures sur son visage s’étaient refermées - je ne sais pas quand ni comment -, il était encore un peu rouge à certains endroits de la peau. Nous nous sommes présentés devant une rangée de hauts escaliers en pierre qui descendait dans le noir.
- J’ai entendu des pas…
- Ce ne sont pas des pas d’enfants, ai-je dit tout bas.
- Qu’est-ce que c’est alors ?
- Ou bien ça résonne fort. Tu entends ? On dirait plutôt des bruits de bottes…
- Des bottes ?
- Oui, des bottes d’écuyers, je ne sais pas. J’entends qu’il y a du métal.
- Je vais voir !
J’ai dit à Léo de ne surtout pas descendre. Je lui ai menti pour qu’on s’en aille car j’avais un mauvais pressentiment :
- Rappelle-toi quand tout a commencé, le chevalier qui a traversé la colline, il était sérieux ! Et les coups de canon ! Et puis regarde toutes ces voitures laissées à l’abandon. Je pense qu’il faut partir !
- Mais…
Le bouquet de marguerites s’est brisé tout d’un coup dans sa main. « Merde ! »
- Allez, foutons le camp d’ici !
Selon moi, on rebroussait chemin et on se dirigeait vers la ville, c’était évident. Mais Léo disait que non : Notre bonne entente était vite retombée. J’ai aperçu le pont au-dessus de la rivière lumineuse, celui-là même que nous avions emprunté en venant, et je n’ai rien dit. Sur cette longue pente de champs où nous nous trouvions, on distinguait toujours le château derrière nous, et la grand-route devant. On a entendu une sirène : Celle des pompiers ! Deux camions rouges et la grande échelle, gyrophares pétants, se dirigeaient sur la route de Paliseul en direction de la fumée ! J’ai pensé que John allait avoir une sacrée surprise. Léo a accéléré la cadence. Je lui ai crié :
- J’espère que tu as compris qu’il ne faut pas retourner là-bas !
Il s’est arrêté, m’a regardé avec le visage en colère et m’a lancé :
- On ne peut aller nulle part avec toi !
- Ils vont chez John ! Et la police va sûrement rappliquer derrière les pompiers !
- Et alors ? C’est le moment où jamais de sauver cette fille, je le sais. D’ailleurs je suis sûr que c’est elle qui a eu l’excellente idée d’appeler les secours !
- Peut-être, mais reste avec moi…
J’ai eu une pensée curieuse, une vision plutôt, car ça s’est imposé à moi : Je me suis vu chez Lucien Mars, devant la grande cheminée en furie. John était présent, il faisait des courbettes et m’invitait à entrer dans les flammes. Je me suis avancé sans peur dans le feu et je suis ressorti par la cheminée avec de la fumée autour de moi. Ensuite, je me suis éloigné de la colonne de fumée en volant en marche arrière et à grande vitesse, je volais sans pouvoir rien contrôler et ça allait vite, je prenais de l’altitude aussi. J’ai ralenti, jusqu’à me poser devant la maison de Fernanda : Je l’ai vue devant ses fenêtres, je l’entendais au téléphone appeler les pompiers à cause de cette fumée dans le paysage tranquille ! Je suis revenu à moi. « Ça va ? »
- Oui, ça va.
Un peu hagard, je me suis dès lors rappelé de notre deuxième passage chez Fernanda, quand, avec Fred, on avait cru qu’elle appelait la police à cause de nous : Non, elle avait appeler les pompiers en découvrant la colonne de fumée dans le décor ! Quel rêve imbécile qu’était le rêve de Fernanda ! Je réalisais combien les personnages que je rencontrais dans cette aventure étaient primitifs à mes yeux, fort « sanguins » et d’une insaisissable naïveté. En un mot : Bruts. On a entendu le bruit d’une autre sirène et Léo s’est écrié :
- Voilà les flics, tu avais raison !
- Ah…
- Qu’est-ce que tu crois qu’ils vont faire de la fille, hein ? m’a dit Léo, elle se promène nue, elle n’a pas ses papiers, réponds-moi !
Je ne savais pas.
- Ils vont la conduire jusqu’au commissariat et la foutre en cellule comme une pute ! Et alors là, elle sera avec Fred !
Léo imaginait des situations loufoques avec cette fameuse fille, je lui ai dit :
- Fred a dû s’échapper à l’heure qu’il est, ne fais pas le con…
- Il n’a pas pu s’échapper !
Léo s’est en allé, je ne pouvais pas le suivre plus loin. Je lui ai crié : « Fais gaffe à toi, va ! »
Je me suis retrouvé seul, une nouvelle fois, en plein milieu des champs.
Je cueillais des boutons-d’or à l’aise, et en même temps, je scrutais l’horizon : Ma vue s’attardait sur le vieux château, toujours visible depuis sa colline. Parmi les centaines de voitures amassées sur les flancs, j’ai cru apercevoir quelqu’un qui se baissait pour se cacher ! Ça finissait par m’intriguer alors je suis reparti à grandes enjambées dans cette direction. Je n’avais rien à faire et après tout, j’avais le droit de savoir qui se cachait de moi. Ma curiosité était grande. Près des voitures, j’étais prudent, je marchais lentement. J’ai entendu quelqu’un bouger derrière une Ford, dans l’herbe craquante, et je me suis arrêté. J’ai avancé doucement et j’ai découvert l’objet de toutes les convoitises, l’entité mystérieuse : La belle fille de la publicité ! Elle était assise, le dos appuyé contre la portière d’une voiture, avec ses bottes et rien d’autre sur le dos ! Qui qu’elle fût, je n’étais pas surpris de la trouver ici, loin de mes amis. Elle n’a pas essayé de se sauver. Elle m’a regardé sans rien dire. Elle donnait l’impression d’être perdue : Oui, ce n’était pas difficile à croire. Tout son côté sexy et coloré – que je connaissais à partir de la photo – s’était estompé et laissait la place à sa fragilité. Ses yeux m’ont fixé durement et elle m’a dit, en se relevant et s’écartant un peu de moi :
- Je ne veux surtout pas de tes fleurs, je trouve ça minable, avec ce qui se passe ici. Et puis il ne restera bientôt plus que de l’herbe rase, de la terre !
- Désolé… ai-je fait en cachant mon trouble, les fleurs, c’est une sorte d’expérience, ou d’exercice je ne sais pas. Mais je suis sûr que John ne sait pas cueillir de fleurs !
- Me parler de John...
- Il ne t’a rien donné pour t’habiller ?
- Non, a-t-elle fait en se méfiant.
J’avais envie d’elle, en tout cas l’idée de la violer entre les voitures m’a traversé l’esprit, tant elle était surréaliste ! Fantasmagorique, une nymphe ! Je me suis repris : Comme j’avais un petit bouquet de boutons-d’or et qu’elle n’en voulait pas, alors je lui ai offert juste une fleur, une seule, en lui demandant d’être délicate. Je tâchais de la regarder dans les yeux. Bien sûr, elle a brisé la fleur en la prenant en main, trop nerveuse. « Oh, je ne voulais pas ! » Puis elle a réfléchi et elle a dit :
- C’est vrai, comment fais-tu pour cueillir des fleurs ?
- Je me suis entraîné, je ne trouvais rien à faire. Tu ne te rends pas comptes comme c’est difficile, ici, de tenir un bouquet de fleurs sans le rompre ?
Elle a baissé la tête, et elle me regardait maintenant de façon moins intense.
- Je t’en prie, a-t-elle dit, je me sens honteuse d’être nue…
J’avais une main libre. Du bouts des doigts, j’ai brisé la vitre d’une voiture pour m’emparer d’un pardessus noir, et j’ai dit à la fille sans nom de l’essayer pour voir si la taille lui convenait. Je me suis quand même approché de son cou et de ses épaules nues pour respirer, mais sa peau n’avait pas d’odeur ! Elle m’a confié que John avait brûlé tous les vêtements qui se trouvaient dans la résidence, mais il lui avait interdit d’enlever ses bottes ! Elle les avait aux pieds depuis son départ de Beauraing.
- Alors c’est vrai ? ai-je dit.
- Quoi ?
- John a réussi à te transporter…
J’ai recommencé ma phrase :
- Il a réussi à te ramener de Beauraing ?
- Je me suis réveillée pendant l’éclipse, a-t-elle dit, et John était là, il avait sa main sous ma nuque et il me tenait. Mais j’étais nue !
- Vous étiez où, exactement ?
- Dans cette autre ville, Beauraing.
- Mais à quel endroit, dis-moi ? Dans la cour où il y a eu des apparitions ?
- Des disparitions, tu veux dire ? Il n’y avait plus que John et moi…
- Explique-moi, tu veux bien.
- Comme il n’y avait plus personne que lui et qu’il était gentil avec moi, je l’ai suivi. Il a su me mettre à l’aise et me faire rire pendant le trajet. Il me parlait de belles choses, des choses qu’on allait faire, de la vie qu’on allait mener après cette catastrophe ! Il m’a fait rêver, au début. Je ne savais pas ce qui s’était passé, j’étais paniquée et lui, il s’en foutait, il avait de l’assurance, il disait aussi qu’il avait la Foi ! Puis, quand on est arrivé en ville, on s’est installé dans cette maison…
- Et John a fait du feu ?
- Oui, quand il a découvert les allumettes, ses yeux ont changé et il s’est mis à faire du feu…
- Ses yeux ont changé ?
- Oui, ensuite, ça a dégénéré parce que le repas n’était pas bon !
- D’accord…
- Il aurait dû faire des choses pour me divertir, non ? Mais non ! Impossible d’aller se promener en voiture, mais tout était naze. Et puis monsieur avait froid soudain, il voulait rester au salon, près de sa maudite cheminée ! Surtout, il n’a rien fait à l’intérieur de la maison pour me distraire, tu sais, même inventer un jeu de société ou me parler comme avant. Et je ne trouvais rien à faire…
Elle était si nerveuse, elle avait un besoin énorme de parler.
- A partir du moment où on a mis les pieds dans cette baraque, j’ai été malheureuse. Lui, il n’a fait que tourner en rond, avec ses yeux noirs ! Ça a bien duré deux, trois heures comme ça. Et…
Elle parlait comme s’il s’agissait d’une période s’étalant sur dix ans, enfin, je le ressentais comme ça. Elle s’est avancée vers moi.
- J’ai bien essayé de m’enfuir, mais il m’a attrapée et je ne te raconte pas dans quel état il était. Il m’a serrée si fort… En me léchant et en me disant des choses affreuses. Je sentais son souffle, j’entendais les murs craquer, les portes qui grinçaient, des trucs bizarres dans les autres pièces, des bruits de porcs ! Et il m’a violée !
Je ne disais rien.
- Il y a des choses que je ne comprends pas, a-t-elle dit après avoir pleuré, j’étais blessée au bras et la plaie s’est refermée comme ça !
- La même chose est arrivée à un de mes amis, ai-je dit, ses blessures se sont refermées comme ça. Je l’ai vu.
- Alors, je suis normale !
- Mais oui tu es normale. Et maintenant, est-ce que tu es assez calme pour que je te donne mes fleurs ?
Elle a réfléchi et elle a continué de me parler, fort sérieuse :
- Je ne me rappelle plus de mon nom, et j’ai un physique de fille de vingt ans. Avant de passer devant ce miroir de malheur dans la chambre, je savais comment je m’appelais, je savais aussi mon âge et que je ne suis pas si jeune que j’en ai l’air… Ça m’a fait un choc immense de me voir changée à ce point. Jusque-là, je n’avais pensé à rien. Je me suis souvenue que j’avais une petite fille. Mais voilà, j’ai tout oublié avec ce salaud !
Je me suis dit que cette créature hybride n’avait pas d’identité, et que c’était dur à vivre. Je ne parlait plus, elle se calmait peu à peu mais elle avait encore des choses à déballer :
- Il y a des trucs qui me font peur. Regarde mon rouge à lèvres, me yeux, je ne sais pas me démaquiller ! Je peux frotter et frotter, ça ne part pas… Et mes bottes sont difficiles a retirer elles aussi.
Je ne savais vraiment pas quoi lui répondre, j’étais désarçonné.
- De toute façon, j’ai la plante des pieds bien trop sensible pour marcher dans ces herbes tranchantes !
Puis elle s’est mise à sourire en apercevant qu’elle n’avait pas attaché un seul bouton de son pardessus et qu’elle me parlait en même temps qu’elle me montrait une tranche de son corps, et ses jambes qui semblaient si longues. Pour me changer les idées, je la regardais en me demandant si le pardessus était un vrai vêtement ? Je veux dire, si c’était un vêtement fait de textile et qui dormait réellement sur la banquette d’une voiture, ou si c’était une création de mon esprit ! J’avais pu vérifier qu’on ne transpirait pas, qu’on ne se salissait pas. Cette fille avait pleuré…
Quand elle eût attaché le dernier bouton, en se mirant, elle a dit que le pardessus lui allait bien ! C’était vrai, il lui descendait jusqu’aux genoux et la couleur se mariait évidemment avec ses bottes. Je lui ai dit :
- Tu dois retourner vers Paliseul et continuer jusqu’à Beauraing, sept kilomètres plus loin.
- Oui.
- A Beauraing, tu te cacheras comme il faut à proximité de la cour où John t’a trouvée. Ok ?
- Ok.
- Attache ce petit bouquet sur ta poitrine, il te protègera des autres !
- Vraiment ? a-t-elle fait avec un sourcil plus haut que l’autre.
- Ça m’étonnerait que tu rencontres Fred ou Léo, mais tu pourrais tomber sur Simon, s’il a réussi à sortir de l’hôpital de Paliseul… Lui, il te comprendra et il passera son chemin, enfin je l’espère. Il y a deux scientifiques aussi, ils étaient sur la colline du Couvrant avec nous. Rien à craindre d’eux.
- La colline du Couvrant, a-t-elle fait, ce nom me dit quelque chose.
- Tiens, ces fleurs te protègeront, personne n’osera les briser !
- C’est romantique mais tu es naïf, John pourrait me retrouver, j’en ai peur. Il est malin.
- Non, il va rester en ville. Tu peux me croire, car il n’y a pas de confort ailleurs.
- Pas de confort ? a demandé la fille sans nom.
- Le feu ! ai-je dit, le feu, dans cette nature désolée, a apporté le confort à John, et il ne peut s’en séparer que très difficilement. Ce n’est pas la vérité ?
- J’espère que tu as raison.
Elle était songeuse encore une fois.
- J’ai quand même un bon souvenir : Quand John a commencé à faire du feu, il y avait des courants d’air dans la maison, et dehors, il y avait même un peu de vent. Je n’avais pas ressenti la douceur du vent jusque-là…
Elle a toussoté et a repris :
- Il me faisait toujours confiance, et j’ai pu sortir sur la terrasse, je m’y sentais vraiment bien. Oh, et j’ai vu des fleurs se briser dans les massifs, je rêvais mais j’ai commencé d’avoir peur… Et après…
Elle s’est arrêtée de parler plus longtemps.
- C’est une drôle de vie, a-t-elle dit en regardant autour d’elle, et une drôle de lumière. Je n’ai plus faim, je ne cherche pas à boire non plus... On doit se nourrir de l’énergie de ceux qui sont morts.
- Mais non, ne t’inquiète pas, tout va s’arranger.
- Je me sens mieux, maintenant.
Enfin, je lui accroché mon petit bouquet au niveau du col, sans qu’il se désagrège ; j’étais surpris de la résistance soudaine des fleurs, et aussi, de la douceur féminine qui me manquait je crois. Elle a fait quelques pas en direction de la grand-route et du passé douloureux. Je l’ai rappelée :
- Passe de l’autre côté du château, regarde…
- Oh oui !
J’ai remarqué une paire de lunettes dans une voiture, sur le tableau de bord, des lunettes de soleil noires, un beau modèle pour femme. D’une simple chiquenaude, j’ai fait éclater le pare-brise. J’ai déposé les lunettes sur le nez de la fille sans nom ; c’était mieux qu’elle cache ses yeux. Je lui ai demandé si elle voyait encore quelque chose du paysage et elle m’a dit que oui. On est monté près des ruines et j’ai eu ce sentiment agréable que je respirais à pleins poumons ! J’ai indiqué le chemin qu’elle devait suivre :
- Tu descends par cette route jusqu’au croisement là-bas, puis tu prends vers la gauche, ensuite tout droit et tu arriveras à Paliseul. Et puis Beauraing…
- Je me rappelle, oui. Elle m’a dit merci, un peu confuse, et m’a laissé. Elle s’est retournée à vingt ou trente mètres devant moi, en me faisant un sourire.

Le jour de l'éclipse (chapitre 6)

6. La Colline Du Couvrant.

Je suis resté au château, debout sur un mur en ruine. Je me sentais bien sur ce promontoire, j’aimais surtout regarder la fille sans nom disparaître dans le lointain. J’ai entendu des bruits de pas sur l’autre versant : C’était Léo qui arrivait sur moi comme une balle ! « John s’est barré depuis longtemps avec la fille ! » a-t-il crié. Léo faisait aller ses gros yeux partout autour de moi et dans le paysage. Et il m’a dit, presque à ma hauteur
- Tu es revenu au château, tu as encore entendu des bruits de bottes ?
- Non, ai-je dit, mais tu veux savoir à quoi je pense depuis un moment ?
- Vas-y.
- Je pense à la colline du Couvrant, regarde comme elle bien visible d’ici.
- C’est vrai, tu crois que les scientifiques sont encore là-bas, comme des cons ?
- Oui, je crois, ai-je dit en regardant Léo qui ne pensait plus à la science.
- Tu crois…
- Je crois surtout que John pourrait se rendre là-bas, car il a besoin d’experts, de scientifiques.
Léo s’est mis à rire :
- C’est la meilleure de la journée ! Et moi, je pense que John va venir s’approprier le château avec la belle femme ! Et allumer le feu…
- Je peux voir les scientifiques d’ici, regarde, près du bosquet…
J’indiquais avec mon doigt.
- Je vois leur camionnette et quelqu’un bouger. Je ne sais pas lequel des deux.
- Tu n’es plus myope ?
- Il faut croire que non.
- Il n’y a rien par là ! a fait Léo.
- Moi, j’ai envie de me souvenir de cette histoire et je retourne là-bas !
- Attends-moi ! a-t-il fait d’un air nostalgique.
On a marché deux kilomètres dans les champs de la vallée, et c’est moi qui devait suivre le vigoureux Léo. Ma montre chauffait à nouveau dans ma poche. Comme on allait franchir la route, Léo s’est mis à trotter et puis à tourner autour de moi en courant à toute vitesse. Il a dit : « Je cours plus vite que mon ombre ! » Je suis passé d’un bond au-dessus de la clôture et des fils barbelés. J’ai grimpé le talus, je me suis retrouvé sur la route qui se transformait, cinquante mètres plus loin, en un chemin de terre ; j’étais à environ deux cents mètres du cimetière militaire et de la voiture de Lucien Mars. Léo est resté dans le contre-bas du champ, de l’autre côté des fils barbelés.
- Ces bêtes pompiers, ils ont éteint le feu de John. Tu ne trouves pas ça bizarre ?
J’ai regardé Léo en me demandant où il voulait en venir avec les pompiers. Il m’a dit :
- Ne me prends pas pour un con, j’ai bien remarqué que ces pompiers étaient ridicules, qu’ils sortaient de nulle part : Ils ont éteint le feu de John avec de l’eau qui ne ressemblait pas à celle de la rivière, mais plutôt à de la bonne flotte. Ah, ils ont éteint le feu, le vrai !
Il devenait fou.
- Comment tu sais que c’est un « vrai » feu ?
- Parce qu’il a l’air d’y tenir, à ses flammes ! Il brûlera tout si on le laisse faire.
Léo a plissé un peu les yeux.
- C’est parfait, ai-je dit, alors, ça veut dire que tu me crois maintenant.
- Oui.
- Et que tu acceptes l’idée que le temps est ralenti sous l’éclipse ?
Pas de réponse.
- Je vais te dire l’heure qu’il est à ma vieille montre mécanique ?
Léo s’est reculé avec un mince sourire et en me disant :
- Tu peux laisser ta montre dans ta poche. Il se trouve que j’ai de très bonnes jambes, grâce à la police ! Ha ! Et même s’il reste peu de temps, comme tu dis, je pense que je rejoindrai cette fille assez vite. Oui, tu sais, cette fille que tu regardais s’en aller sur la route tantôt, depuis le château ! Cette blondasse en imper noir, l’ex de John… Je sais comment la prendre. J’aurai même le temps de revenir sur la colline si tout se passe bien.
Léo s’en allait.
- Tu ne pourras rien lui faire, tu comprendras qu’on ne peut rien lui faire sans se mentir à soi-même !
Il s’est retourné :
- Qu’est-ce que tu lui as dit, hein ?
- Fous-moi la paix, je suis triste.
- Tu lui as raconté toutes les conneries auxquelles tu crois, hein ?
Cette phrase m’a surpris. Ensuite, Léo m’a regardé autrement et il m’a dit, en changeant d’expression :
- Tu veux bien t’écarter que je voie ce qui se passe là-haut, derrière toi.
Je sentais quelque chose qui rayonnait dans mon dos, je me suis retourné lentement. Léo a sauté la clôture et le talus en deux bonds agile. Il est retombé à côté de moi en s’écriant à voix basse : « Les enfants ! » C’était encore eux, tout habillés d’orange, et ces petits génies étaient sur le versant ! Ils marchaient sérieusement, sans se retourner vers nous.
- Cachons-nous derrière ces buissons !
Léo m’a pris le bras.
- Il ne faut pas qu’ils nous voient. Je veux savoir qui sont ces enfants, leur parler un peu, tu comprends ?
J’ai dit que je comprenais. Un des enfants avait en main une sorte de cartable, de couleur orange lui aussi.
- On va passer par le cimetière, et on rampera le long du muret, comme ça on les rencontrera de face quand ils traverseront le bosquet !
- Pourquoi es-tu certain qu’ils traverseront le bosquet ? ai-je demandé.
- Ça me paraît logique, ils vont au sommet de la colline, ils ne vont pas faire leurs dessins sur le côté. Il leur faut de l’espace !
Léo a regardé au travers du feuillage.
- Je veux juste les voir d’un peu plus près, et je compte sur toi pour ne pas les effrayer. D’accord ?
- D’accord.
- Savoir quel genre de matériel ils utilisent pour dessiner, et leur parler… quelques mots si c’est possible.
Léo se répétait sans cesse. Ces enfants l’avaient subjugué, d’ailleurs, c’était lui qui les avait remarqués. Il n’empêche que j’étais curieux moi aussi, je l’avoue. Et l’avantage, c’est qu’on retournait sur la colline ! Ma colline de toujours !
On passait d’un buisson à un autre en direction du cimetière. On frôlait les marécages, parfois on passait de l’autre côté du muret – ce fameux muret soutenu par des rails de chemin de fer. - Je constatais que l’eau des marécages, du fait qu’elle stagnait, n’avait pas subi de changements comme l’eau des rivières ! J’aurais voulu lancer une pierre dans ces eaux calmes pour vérifier le sens de mes actions ! Comment dire, il y avait deux possibilités : Si je pouvais inventer une pierre avec mon esprit, en agglomérant la matière présente dans l’espace, et saisir cette illusion de pierre dans ma main puis la jeter dans l’eau, je pensais qu’il n’y aurait pas de bouleversement physique comme je l’avais vu dans la rivière. Pour moi, la fausse pierre me renverrait l’image de pénétrer dans l’eau vaseuse, des faire des ondes et ce serait un mirage ! Au contraire, si je pouvais réellement saisir une pierre du chemin, alors je transformerais l’eau marécageuse en « sable d’or » ! Je savais briser des vitres, cueillir des fleurs, mais je doutais du sens de mes actions : De quoi étais-je capable ? J’avais arraché des fils barbelés tantôt dans les champs, mais était-ce vrai ? Je me posais à nouveau des questions, et j’ai obtenu une réponse rapidement : Comme j’étais distrait et que je réfléchissais à mener ma petite expérience avec une pierre, mon pied a dérapé et toute ma jambe a glissé dans l’eau ! Je me suis rattrapé très vite. Léo s’est retourné et comme moi, il a pu voir l’empreinte de mon pied et de ma jambe dans l’eau qui se métamorphosait et devenait à cet endroit solide, cristalline et lumineuse ! Des éclaboussures décollaient lentement de la surface tandis que le « sable d’or », comme je l’appelle, se répandait dans le marais ! Ça s’est arrêté à cinq mètres de chaque côté car il y avait des petites digues en béton qu’on avait rajoutées au muret pour éviter les accidents. Les éclaboussures montaient à leur rythme vers le ciel, et plus haut que je l’avais imaginé. Léo me fixait avec des yeux énormes, il m’a mis en garde :
- Si on ne voit pas les enfants à cause de toi, je te jure que je te tues !
Je lui ai répondu que je ne l’avais pas fait exprès et que je ne tenais pas vraiment à me noyer là-dedans ! J’avais eu tellement peur en glissant que mon pied et ma jambe avaient pénétré dans l’eau pour de vrai - à une vitesse éclair sans doute. – Pour la première fois, je me sentais fatigué et je renonçais à en savoir plus…
Après bien des efforts, on est arrivé au cimetière. La voiture de Lucien Mars n’avait pas bougé, la portière était grande ouverte comme au début ! On a passé la grille. Sur le pont, Léo a minutieusement scruté le versant gauche de la colline. Il m’a demandé si je voyais encore les enfants. Je ne les voyais plus non plus, ça faisait belle lurette qu’on les avait perdus de vue ! Léo m’a entraîné près du muret à gauche des tombes et on a commencé à ramper dans l’herbe rase. J’ai revu les croix déracinées par Simon. Mais au niveau de la stèle commémorative, j’ai carrément vu son corps étendu et immobile ! J’ai dit à Léo de jeter un coup d’œil. « Tu as vu ça ? » Simon était mort à présent - une minute trente seconde après le premier coup de feu -, la preuve était faite : Son corps était devenu visible à nos yeux à cause de son immobilité absolue !
- Qu’est-ce qu’il a bien pu faire, m’a dit Léo.
Lucien Mars avait dû fouiller les poches de Simon sans retrouver le diamant ! J’apercevais du sang. Léo m’a dit que j’étais trop nerveux pour l’accompagner ! Il m’a demandé de rester ici pendant qu’il allait à la rencontre des enfants. J’ai dit que je voulais bien l’attendre ; je ressentais un peu de fatigue dans les jambes. Il a donc continué seul et moi, j’ai éprouvé tout de suite des difficultés à respirer. Très vite, il m’a été insupportable de rester plus longtemps là. J’ai donc été contraint de suivre Léo en douce, et mon souffle est revenu.
Léo était à deux cents mètres devant moi. La camionnette des scientifiques était à gauche du bosquet et les enfants, un peu plus loin, tournés vers Léo qui leur faisait signe d’approcher.
Stupeur ! L’ouest s’est éclairé d’un coup et j’ai vu dans le ciel au loin, proche de l’horizon, trois formes rectangulaires qui avançaient droit vers la colline ! J’ai pu observer clairement ces rectangles quand ils sont passés au-dessus de ma tête : Ils étaient brillants, grands comme des piscines olympiques mais plats comme une image ! Ils ont ralenti et se sont arrêtés près des enfants en s’inclinant lentement, jusqu’à ce qu’ils soient parallèles au sol. En même temps, il se sont fondus en une seule image : Un triangle très lumineux ! Léo s’était déjà reculé, je l’ai vu tomber à la renverse à l’instant où les enfants ont été aspirés dans le triangle, qui a ensuite repris son vol et est parti comme une flèche en direction de l’est, frôlant les collines ; il a dû survoler la grande carrière d’Etain ! Puis je n’ai plus rien vu. J’ai rejoint Léo qui était affairé face à toute une série de dessins ! « Est-ce que tu as vu ça ! »
- J’ai vu.
- Tu as vu comment s’est formé le triangle ? Il y avait une étoile plus lumineuse au centre, quand les enfants sont montés. Et regarde ces dessins !
J’ai demandé à Léo s’il avait vu les enfants en train de dessiner. Il m’a raconté qu’il s’était retrouvé nez à nez avec eux aux abords du bosquet et que les enfants, pour réaliser leurs dessins, étaient à ce moment-là en train de faire une sorte de danse à un mètre du sol !
- Ils étaient en lévitation ?
- Je ne sais pas, ils dessinaient ! On aurait dit qu’ils dansaient : Il y en a un qui tournait autour d’un pied de camera. Et ils m’ont vu, alors ils sont retombés sur leurs jambes, ils ne souriaient pas, leurs visages étaient plutôt sévères et ils avaient les mains sur les hanches. Ils me regardaient ! Tu les as vus toi aussi ?
J’ai dit que oui et j’ai montré où j’étais quand c’est arrivé.
- Un des enfants a perdu son crayon de lumière, a dit Léo sérieusement, puis il y a eu les trois objets carrés, la combinaison et le grand triangle !
- Le triangle n’était pas plus épais qu’une feuille à cigarette, ai-je dit.
- Qu’est-ce que tu racontes ?
- Quant aux trois carrés, c’est pareil, ils étaient plats ! Je le sais parce qu’ils sont passés au-dessus de moi, et je les ai vus disparaître pendant une fraction de seconde tellement ils étaient minces. Je crois que c’était des images en deux dimensions…
Léo s’est emporté :
- Cette fois, tu délires complètement ! Ne vois-tu pas qu’on a eu un contact avec une espèce intelligente d’un autre monde ! L’éclipse est leur porte d’entrée sur la terre !
- Ce n’est pas la peine de s’énerver, ces êtres intelligents nous ont laissé des dessins difficiles à comprendre.
- Je suis submergé d’informations, c’est tout ! a fait Léo en roulant la tête sur ses épaules.
Je ne savais pas quoi lui dire car, depuis le début de l’éclipse, nous étions déjà dans un autre monde ! C’était difficile pour moi de me prononcer quant à une réelle intervention de forces supérieures, sérieusement ! Tout d’abord, je connaissais mieux nos pouvoirs : Nous ne faisions pas que de projeter mentalement l’image de nos propres corps habillés - et leur solidité à toute épreuve -, nous étions aussi capables de créer des choses autour de nous, et ça de manière subtile. Nous étions un peu magiciens en fin de compte.
- Aujourd’hui, j’ai la Foi ! a dit Léo en regardant le ciel, et je ne quitterai pas cette colline jusqu’au retour du soleil. Je te conseille d’en faire autant.
- Je reste, ai-je dit de vive voix, je vais retrouver ma radio quelque part par-là !
- Voilà un scientifique.
C’était l’assistant du professeur Daniel Fuse, il avait déboulé du bosquet.
- Eh alors, lui a dit Léo, votre supérieur ne sait pas se déplacer lui-même ?
L’homme en blouse blanche nous a expliqué que justement, son collègue n’allait pas très bien :
- Il reste vissé à ses ordinateurs et à ses appareils de mesure, il ne veut pas que je m’approche, il dit que tout fonctionne encore ! Je suis content de vous voir.
- Vous n’avez pas quitté la colline depuis le début de l’éclipse ? ai-je demandé.
- Non, a dit l’assistant d’un air pensif, moi j’aurais bien voulu, mais Daniel avait besoin que je surveille les environs. Dites, qu’est-ce que vous allez faire ?
- On va aller lui parler ! a dit une autre voix.
C’était John ! On s’est retourné doucement Léo et moi. L’assistant est reparti illico vers le bosquet, comme s’il pressentait le pire. John avait la main posée sur sa poitrine et paraissait essoufflé. J’ai remarqué qu’il transpirait ! Il nous a dit, en regardant derrière lui et autour de ses pieds :
- J’ai le diable au cul, moi !
Léo n’était pas à l’aise. John l’a regardé et s’est approché de lui en souriant, mine de rien et, juste en le poussant, il l’a expédié à vingt mètres de là !
- Enfin John, qu’est-ce que tu fous !
Au même instant, John a sursauté une fois et encore une fois, et j’ai observé quelque chose qui sortait des herbes près de lui : Une sorte de barre, je ne sais pas, et qui est rentré dans la terre aussitôt !
- Tu as vu ? Cette pourriture me plante des piques de toréador dans les jambes !
- Quoi ?
- Mais il ne se montrera plus parce qu’à présent, je suis sur cette putain de colline de merde !
Léo s’était redressé, mais il ne revenait pas vers nous. John s’est adressé à la terre avec véhémence :
- Voilà, j’y suis, j’y reste ! Tu peux foutre le camp, charogne !
Il m’a ensuite demandé si je voulais bien le suivre, il tenait absolument à s’entretenir avec les scientifiques ! Il s’est mis en route et je lui ai emboîté le pas. Comme il médisait sur ses amis en nous traitant tous de lâches, je l’ai prié de rester calme et en particulier avec Léo. « Je l’ai poussé, a-t-il dit, mais ce n’était pas méchant ! » Peut-être mais Léo ne souhaitait toujours pas revenir, il était resté à bonne distance et regardait dans l’autre direction. Quant à John, sa force ne me surprenait pas : Il avait réussi à maîtriser l’énergie à des fins mauvaises ! Il avait exagéré et cette même énergie, enfouie dans la terre, semblait s’être retournée contre lui et avoir pris une forme ignoble afin de le troubler, pour rétablir un peu d’ordre, un semblant d’équilibre dans les choses ! Cette fameuse énergie était devenue facilement maîtrisable, elle prenait les formes du bien et du mal, selon nos désirs, et on en faisait ce qu’on voulait. S’il n’avait pas fallu abandonner cette dimension, je suppose que nous serions devenus des sorciers !
- Qu’est-ce que c’est, ce truc que j’ai vu sortir de la terre ?
- C’est son petit bras musclé, il va tellement vite.
- C’est qui ?
- Une espèce de merde de l’enfer ! a dit John avec un air de répugnance, une chose informe comme on en voit dans les films…
- Raconte-moi.
- Quelqu’un m’a « gentiment » envoyé les pompiers et les flics, je ne sais pas si c’est toi, Léo ou Fred. Enfin, je me suis caché et j’ai attendu que tout le monde s’en aille. Et puis, comme j’avais froid, j’ai directement refait du feu ! Hé ! C’est un peu après que j’ai regardé par la fenêtre et que j’ai vu un vieux connard dehors ! Il est venu frapper à ma porte, je l’ai fait entrer, je m’ennuyais. Il s’est montré plutôt sympa au début, il m’a expliqué des choses à propos du feu, et des autres choses au sujet de Jésus…
- Jésus, ai-je dit.
- Oui, je venais de dire à ma femme de quitter la maison, elle me prenait le chou…
- Parle un peu.
- Quand ce vieux con s’est pointé chez moi, il avait encore un visage humain, et puis comme ça, sans raison, il a commencé à m’engueuler en déchirant son costume morceau par morceau. Je ne comprenais plus rien de ce qu’il me disait, je me bouchais les oreilles ! Son visage se transformait, il se plissait, sa peau noircissait ! Il s’est retrouvé complètement à poil, enragé. Ensuite, cet enculé m’a carrément fait chier jusqu’ici !
Nous étions au milieu du bosquet. John s’est arrêté près de la pierre taillée, posée entre des grands chênes.
- Oui, il m’a rabattu sur cette colline !
- Nous aussi, on a dû revenir, ai-je dit, il manque juste Fred…
- Qu’est-ce que je m’en fous.
Je regardais la pierre taillée : La façon dont la lumière tombait faisait se refléter des images sur le contour du cylindre : Je distinguais des personnages, des genres de Bouddhas en position assise, avec les mains posées sur les genoux. Je les voyais nettement mais ils disparaissaient parfois selon que je changeais mon angle de vue, comme des hologrammes. C’était une image de communion, de sagesse. En temps normal, ni moi ni personne n’avions jamais vu ces Bouddhas sur le contour de la pierre ! Ça m’a fait songer que ce phénomène de réflexions d’images - et la pierre taillée tout entière - étaient peut-être en rapport avec notre aventure, l’éclipse, et coïncidait avec notre retour sur la colline : S’il avait s’agit d’un message ! J’ai eu un étourdissement et une nouvelle vision, semblable à celle que j’avais eue lorsque j’étais avec Léo dans les champs : Je me suis vu dans la résidence de Lucien Mars, debout devant la grande cheminée, mais cette fois, c’est Fred qui m’invitait à m’avancer dans les flammes ! Ce que j’ai fait. Je suis ressorti avec la fumée, aussi léger que l’air, et je me suis éloigné en accélérant et en prenant de l’altitude. Je voyais rétrécir Amnéville. J’ai ralenti très vite pour m’arrêter au-dessus d’une route de campagne et là, j’ai vu Fred qui courait comme un singe avec une bouteille de whisky dans la main ! J’entendais son souffle. « Ça va ? » Dans quelle direction courait-il comme ça ? Vers la colline ou vers cette pauvre fille que j’avais habillée ?
- Ça va ? m’a demandé John comme la vision s’en allait.
- Oui, ça va.
En sortant du bosquet, on s’est retrouvé à quelques mètres des scientifiques, et le professeur Daniel Fuse n’a pas hésité à pointer une carabine vers nous !
- Vous retournez d’où vous venez !
Il ne pouvait pas comprendre le poids de ses mots ! « Vous avez entendu ! » Alors, il s’est fait menaçant, et en appuyant sur la gâchette, la carabine a émis un drôle de bruit – ça ne ressemblait pas à une détonation mais plutôt à un bruit de ressort ! – Dans le même temps, la carabine a disparu et le professeur Fuse a été projeté en arrière, il a rebondi contre la camionnette, fait deux saltos arrière, complètement détendu, avant de retomber par terre sans réaction. John s’est précipité vers lui, et quand je suis arrivé, au lieu de l’aider, il le tenait par le bras et l’avait décollé un peu du sol. Il lui a crié dans l’oreille :
- Tu ne veux pas m’aider ! Tu ne veux même pas répondre à cette simple question ?
John a secoué le professeur ! Je voulais les séparer, mais j’étais sans courage soudain.
- Cet imbécile n’avait que ça à foutre, de mesurer le temps, et il ne sait même pas si l’éclipse va se terminer !
- Je crois qu’elle va se terminer, a dit le professeur avec les yeux révulsés.
- Dans combien de temps, réponds-moi !
John a lâché sa proie et il s’est approché d’une table où il y avait un appareil.
- Mon sismographe !
Le professeur sanglotait, il a tourné la tête de mon côté pour me parler :
- C’est grâce au sismographe que j’ai pu constater que mes appareils fonctionnaient encore !
- Ah oui ? ai-je dit.
- Oui, grâce au stylet mécanique ! Il y a eu trois secousses sismiques, regardez sur le papier !
Le professeur Fuse, tout en restant assis, me montrait la bande de papier qui se déroulait lentement sur une glissière.
- Vous voyez, trois secousses qui ont commencé très violemment…
- Il n’y a pas eu de secousses, a dit John, mais des coups de canon !
- Des secousses de canon, si vous voulez…
En fait, il s’agissait des trois coups de fusil tirés par Lucien Mars, mais le son nous avait été renvoyé distordu ! J’ai réfléchi qu’un sismographe n’enregistre pas le bruit, même un bruit violent : S’il n’y a pas une déflagration ou des tremblements de terre, le stylet sensible ne bouge pas et l’aiguille fait un tracé plat ! Or, je voyais sur la bande de papier trois courbes sinusoïdales décroissantes qui se ressemblaient. Pourtant, avec une quasi certitude, je pouvais dire que c’était les coups de feu !
- Professeur, ai-je demandé, vous dites que la terre a tremblé ?
- Oui, et j’ai réussi à situer l’épicentre de ces grondements dans la carrière d’Etain, à dix kilomètres !
- C’est impossible, vous en êtes conscient !
John, en m’entendant dire ça, a renversé le sismographe comme un vandale. L’appareil s’est démantelé au sol et le papier s’est déchiré.
- Arrêtez, je vous en prie !
John a pris une grande respiration, il allait expédier les autres machines au loin : Lorsqu’une main noire et munie d’un trident est sortie de la terre pour le piquer plusieurs fois très vite au mollet ! John s’est retrouvé dans le champ à dix mètres de nous ! « Tu l’as vu, cette fois ? » Il me parlait mais ses yeux étaient fous. J’ai aidé le professeur Fuse à se relever, tout en gardant un œil sur John qui fulminait de rage !
- Allez tous vous faire foutre ! a-t-il fait en me pointant du doigt, je vais voir si personne n’a touché à ma bagnole !
Léo a profité de ce répit pour me rejoindre. Bien sûr, il a voulu discuter avec le professeur Fuse mais ce dernier ne faisait que de parler de ses machines fragiles et surtout, de son sismographe qui était anéanti. Léo, lui, était intéressé par un témoignage des scientifiques à propos des extra-terrestres et des ovnis, mais Daniel Fuse n’écoutait rien, et son assistant n’osait rien dire. Alors j’ai dit à Léo que j’avais vu des « Bouddhas » sur la pierre taillée, et il ne me croyait pas. Comme il s’apprêtait à aller voir dans le bosquet par lui-même, John est revenu en lamentation et en disant :
- Je m’ennuie à fond, j’ai froid, je veux partir d’ici. Combien de temps reste-t-il ? Je veux partir d’ici.
Il paraissait vraiment inquiet de connaître l’heure – il venait d’ailleurs d’agresser le scientifique pour cette raison. - Léo a levé la tête et il a regardé son ami d’école du coin des yeux. J’ai pensé : « Tiens, c’est vrai ! Quelle heure est-il ? » et j’ai voulu prendre ma montre. Mais je ne l’ai pas fait devant tout le monde, au lieu de ça, j’ai dit que je m’en allais, parce qu’il n’y avait plus moyen de communiquer avant le retour du soleil, en insistant bien sur le mot « soleil ! » Comme je le pressentais, John m’a suivi. Une fois seuls, il m’a posé cette question :
- Où veux-tu aller ?
Tout le monde était très nerveux sur la colline et c’était normal après l’extraordinaire liberté dont nous avions joui : Personne n’avait envie de se reposer dans cet univers, un rêve à la mesure de l’esprit se taillait une belle réputation ! Je faisais les cents pas, je tâchais de formuler une pensée. J’aurais voulu regarder ma montre mais John me suivait comme chien et la méchanceté coulait de sa bouche ; ça ne le regardait pas, ce que je faisais de mon temps ! J’essayais de réfléchir à la façon dont nous étions revenus sur la colline : A la différence des autres, je n’avais pas eu besoin de signe ! C’est une première chose. Léo m’avait accompagné jusque sur la route et puis, ayant relâché ses forces, il avait été aidé au dernier moment par les « enfants » et par les formes lumineuses vues dans le ciel, si bien qu’il ne voulait plus s’en aller d’ici : Léo n’avait pas retrouvé le fameux « crayon de lumière » près du bosquet mais il arpentait maintenant les flancs de la colline à la recherche d’autres indices. Parfois, il se servait des jumelles qu’il avait récupérées à proximité de la voiture. Quant à Simon, il semblait être à sa place au cimetière. John, lui, s’était fait rabattre vers la colline comme du gibier par un être puant directement venu de son esprit dérangé ! Surtout, je redoutais l’arrivée de Fred, j’en venais même à espérer qu’il coure dans l’autre sens, vers la fille sans nom.
Aucun de nous n’était allé vers l’est ! J’ai descendu la colline par la route qui était barrée, celle-là même par laquelle nous étions venus en voiture au matin. A la mi-versant, j’ai aperçu dans un chemin, entre des peupliers, une Fiat 500 verte. J’ai dit à John qui me collait toujours au train :
- Tu devrais attendre près de ta voiture. C’est ta place.
Je n’ai pas été assez magnanime, je n’aurais pas su l’être d’avantage. John continuait de me suivre. Cette fois, j’ai sorti ma montre – toujours un peu chaude - Il était midi, une minute et trente secondes, il restait donc trente secondes avant la fin de l’éclipse ! Trente secondes réelles, ça faisait des heures ici ! Je me suis efforcé d’expliquer à John combien ma montre m’avait été précieuse sous l’éclipse - alors qu’au quotidien, je n’en portais pas -, je lui ai précisé qu’il restait trente secondes avant que tout se termine et il m’a demandé à quoi est-ce que ça correspondait. Je lui ai répondu : « Un quart du temps ! » Il a fait mine de réfléchir pendant que je balançais ma montre devant ses yeux comme un pendule hypnotique ! Je lui ai redit ce que je désirais, avec un petit plus :
- Je te la prête si tu veux, comme ça tu auras un repère. Et en échange, tu attends près de ta voiture à ta place, et sans emmerder les autres ?
- Tu me prends pour un con.
- Je veux bien te prêter ma montre ! Tu seras le seul à savoir quand ça va finir, à la seconde près ! C’est la chose la plus importante maintenant…
- Et toi, bordel !
- Moi, je vais faire un tour, tu n’arrêtes pas de me suivre.
- Oui, parce que je ne sais pas ce que tu trafiques !
- Eh ! Je peux repartir, je n’ai pas été reconduit sur la colline de force ! Je veux être en paix, je reviendrai tantôt.
- Par hasard, m’a dit John avec une petite voix de vicieux, tu n’aurais pas l’idée de tailler la route jusqu’à Beauraing pour retrouver cette conne ?
- Non, je ne pense pas à elle.
- Parce que tu risques d’être déçu si tu la rattrapes !
- Ah oui ?
- Tu sais, au début ça allait super bien entre nous, elle était belle à regarder. Et je me suis rendu compte qu’elle était horriblement coincée du cul. Plate, je dirais !
« Plate… »
- Comment as-tu fait pour la matérialiser ?
- Je me sentais si seul. Je n’ai pas voulu faire ça.
- Tu aurais pu venir avec nous.
- Je ne vous ai pas vu !
- On a crié après toi, ai-je dit, tu étais déjà en bas de la colline, tu marchais vite.
- Il n’y avait plus personne !
- Continue, qu’est-ce qui s’est passé ?
- J’ai détaché la fille dans l’abribus, je l’ai roulée sous mon bras et j’ai pensé que ça me ferait de la compagnie, tu sais, c’était pour délirer, pour me calmer.
- Ok. Pourquoi es-tu aller à Beauraing ?
- Oh, c’est un concours de circonstance, je voulais marcher le plus loin possible, essayer de dépasser l’ombre de la lune, et comme ça, j’étais presque sûr de retrouver des gens ! Mais à Beauraing, j’étais trop fatigué et perdu, et oui, je me sentais incroyablement seul.
- Tu as eu peur d’aller plus loin ?
- Je n’aurais pas su… Et ferme-là, parce que tu n’es pas allé aussi loin, toi !
- Parle un peu, qu’est-ce que tu as fait ? Tu avais l’affiche avec la nana sous ton bras…
- J’ai fait une prière près de la sainte Vierge.
- Oui mais l’affiche, elle était encore enroulée ! Je voudrais bien savoir !
- J’ai besoin de ta montre, m’a dit John comme pour changer de sujet.
- Je ne te reconnais plus, ai-je dit, tu es vraiment changé sous l’éclipse.
- C’est normal, non ?
- Il faut que tu fasses des efforts ! ai-je répété, surtout si Fred revient. Si tu crois qu’il ne peut rien nous arriver de grave ici, tu te trompes !
- Avec ta montre, je me sentirai mieux…
J’ai marqué une pause.
- Ok, mais je veux la récupérer quand je reviendrai. Si tu la fous en l’air comme tu as foutu en l’air le sismographe du scientifique, je ne te parlerai plus, je te le jure ! Alors, ne t’énerve pas s’il te plaît, c’est un objet fragile !
- Allez, fais-moi voir les aiguilles, je veux savoir. Si ce truc est bien réel, alors j’aurai tout compris, allez, fais-moi voir !
Comme John disait ça, j’ai revu en pensée la vieille dame au chignon qui m’avait fait sortir de prison et qui m’avait conseillé de ne pas me soucier des autres. J’hésitais à céder à John l’objet qui m’avait fait comprendre tant de choses. Je lui ai montré le cadran en continuant à marcher. Nous sommes arrivés en bas, près des barrières qu’avaient disposé les scientifiques. Il y avait, de ce côté des barrières, un vélo couché sur la route, et de l’autre côté, encore deux vélos flanqués dans le talus ! Il y avait aussi une voiture mal garée : Quelqu’un avait dû s’arrêter pendant l’éclipse, peut-être y avait-il eu un accident ? J’ai regardé John et je me suis dit : « Tant pis ! » D’une façon un peu solennelle, je lui ai confié ma montre. Alors il m’a demandé avec la voix radoucie :
- Je voudrais quand même bien savoir où tu vas ? Je suis persuadé que c’est tellement important pour toi…
Je lui ai dit que je ne savais pas au juste mais que je ne partais pas pour rejoindre son ex-copine à Beauraing !
- Je suis sûr que tu mens !
Je l’ai prévenu de ne pas franchir les barrières.
- Tu sais, il m’aurait suffit d’un peu plus de temps avec elle !
Il s’est avancé. La route s’est fissurée à côté de lui, en craquant fort ! Le « diable » de John est sorti tout d’un coup de la terre, et entièrement. Je suis resté étonné face à cette créature noire et brillante et qui était dos à moi. La bête mesurait peut-être un mètre, un mètre vingt, mais paraissait agressive. Elle avait un trident dans une patte et des volutes de fumée grise s’échappaient de ses naseaux avec intermittence. On aurait dit un petit dragon, mais sans aile. J’essayais de ne pas trop penser à ce monstre pour qu’il ne prête pas attention à moi. John était dans l’impasse, il devait faire demi-tour. Il a reculé en me criant :
- Crétin, va te faire sucer !
- Tu ferais mieux de te taire…
- Ta gueule ! C’était mon défi, et vous m’avez tous fait chié ! Mais il me reste encore du temps !
La bête immonde a poussé John par terre avec ses pattes ! John s’est relevé en se tenant le thorax, et il a couru derrière les barrières tout en lorgnant l’animal souterrain.
- Tu as rencontré cette pute, n’est-ce pas !
Comme il disait ça, la bête s’est tournée vers moi et m’a regardé avec des yeux prêts à exploser. En gardant mon calme, je me suis adressé à John et, le plus sérieusement du monde, je lui ai dit :
- Tu es sûr que cet animal n’a pas démoli ma montre ?
La bête s’est à nouveau tournée vers John, qui a dit, l’air craintif, en vérifiant l’objet précieux au creux de sa main :
- Non, elle n’a rien…Puis John m’a regardé sans expression et s’est éloigné tranquillement. L’animal fabuleux a disparu dans une fissure !

Le jour de l'éclipse (chapitre 7)

7. Le rêve d’Elcée.

Ça devenait oppressant, irrespirable j’aurais dit. Il me fallait de l’espace pour méditer, pour essayer de ne plus penser. Je me dirigeais vers la grande carrière de schiste d’Etain ! Je pensais que cette zone était restée inexplorée depuis le début de l’éclipse, et que ce serait idéal pour une promenade ; je retournerais à la colline au dernier moment. Je me demandais si les choses avaient beaucoup changé à la carrière, dans ce désert sans aucune végétation, avec juste un lac d’eau minérale au milieu, plus statique encore que les marais !
Je ressentais une présence dans la forêt, quelqu’un qui me suivait ! J’ai accéléré le pas, en même temps, je me suis mis à cueillir des fleurs pour oublier qu’on me filait. Ça ne pouvait pas être John, ni Fred, et Léo non plus. Simon ? Je l’imaginais mal à mes trousses, puis son esprit devait voguer au loin à l’heure qu’il était ! Quant aux scientifiques, c’était impensable, ils étaient trop captivés par les effets relatifs à cette dimension, les mesures et les chiffres exacts ; d’ailleurs, ils n’avaient pas quitté la colline. Qui était-ce ? Un rêveur ? Fernanda ? Non, elle et le fermier étaient des gens sans curiosité ! Pourtant, il y avait quelqu’un et je le sentais très fort. John peut-être, s’il avait tout compris, comme il le disait. Je m’arrêtais parfois pour tendre l’oreille. Aucun bruit ne me parvenait, pourtant c’était l’été ! Les oiseaux me manquaient, le silence total dans cette forêt rappelait à ma mémoire comme toute cette histoire était inquiétante. Je cueillais des branches de genêts pour me calmer. Quelque chose d’anodin a attiré mon regard : Une araignée resplendissait au centre de sa toile, tissée entre deux jeunes arbres. Je me suis étonné parce que c’était le premier insecte que je repérais dans mon voyage, j’avais cette chance de le voir grâce à sa parfaite immobilité et, peut-être aussi, grâce à l’absence de vent dans la forêt ! J’ai dû m’approcher trop près car tout a disparu sous mes yeux, l’araignée et la toile !
Je cueillais du genêt par-ci par-là, je le faisais avec de plus en plus de facilité et de rapidité au fur et à mesure que je m’approchais de la carrière. Je détachais des belles branches qui semblaient presque venir à moi d’elles-mêmes : C’était devenu un geste naturel et les fleurs en pierres précieuses, à la longue, se laissaient malmener !
A gauche, des petits arbres brillants s’agrippaient encore à la paroi rocheuse. A droite, la forêt s’achevait. J’ai pénétré dans la carrière avec un énorme bouquet de genêts. J’ai perdu l’équilibre un moment, tant la carrière était bouleversée : C’était un immense champ de colonnes, des colonnes anciennes, hautes et larges, qui supportaient le ciel mauve-bleu et s’étendaient à perdre de vue ! La carrière paraissait en être couverte. Oui, c’était bien la carrière, je ne m’étais pas trompé de chemin ! Je devais avoir mis les pieds là où il ne fallait pas ! C’est alors que mon esprit a retrouvé ces images de la matinée, quand Léo m’avait demandé de lui prêter les jumelles pour observer la carrière, et qu’il avait aperçu des pyramides dans les oculaires ! Je me suis souvenu de ce détail et en même temps, je me suis rappelé qu’il y avait une voiture ici : Un photographe passionné et, avec lui, quelques passagers rendus fatigués par un long voyage et ce triste endroit. Qu’est-ce que Léo m’avait dit encore, ah oui, qu’il avait vu une fille en train de bâiller dans la carrière !
- Regarde-moi, a dit une voix sur ma droite.
C’était quelqu’un que je ne connaissais pas, avec une robe beige de très vieux style, à la ressemblance des colonnes. Elle avait un visage de femme de trente ans avec de grands yeux clairs et romantiques, des cheveux bruns coupés courts. En s’avançant, elle m’a dit :
- Tu es la première personne que je rencontre.
- Ce n’est pas toi qui me suivais ? ai-je demandé bêtement.
- Non ! a-t-elle fait en réfléchissant une seconde, mais j’ai découvert des jardins magnifiques par-là, avec des fontaines et des piscines ! On sera mieux qu’ici.
Cette belle rêveuse aurait pu m’indiquer n’importe quelle direction, je ne me repérais pas du tout avec ces colonnes à l’infini.
- Tu viens avec moi ? a-t-elle dit, ici je ne sais pas où l’on est…
- D’accord, comment est-ce que tu t’appelles ?
- Elcée… Et toi ?
Je lui ai dit mon prénom.
- Pour qui sont ces fleurs ?
Elle ne me laissait pas le temps de réfléchir. Je lui ai dit :
- Elles sont pour toi. Je ne pensais pas rencontrer quelqu’un. Je venais ici pour me détendre. Mais ça a bien changé, dis !
Elle a pris mon bouquet à la hâte et les genêts sont restés entiers, on aurait même dit que les branches offraient une certaine souplesse : Les petits pétales jaunes se sont frottés les uns aux autres vivement sans se décomposer. « Retrouvons mes beaux jardins ! » La carrière était méconnaissable. Comme nous avancions parmi les colonnes, je regardais Elcée en me posant la même question : Il fallait que je sache si cette égyptienne était en train de rêver comme je le croyais, que je sache si c’était elle, la fille qui bâillait et que Léo avait vue dans les jumelles au matin ! Je lui ai demandé :
- Est-ce que tu sais où l’on est ?
- Je sais que je rêve…
- C’est vrai ? Tu veux bien m’expliquer ?
- J’ai fait mille kilomètres avec mon père pour voir l’éclipse, oui, mais pas ici ! Dire qu’on a vu des belles collines comme en Toscane, oui, à quelques kilomètres à peine de cette carrière pleine d’ombre et où mon père a choisi de s’arrêter ! Et en plus, ma cousine était excitée et elle ne me lâchait pas. Quelle journée de merde, pardon, j’étais fatiguée, je me suis enfermée dans la voiture et je suis tombée comme une masse, avant que l’éclipse ne commence…
« Voilà ! »
J’apercevais un mur de la même hauteur que les colonnes, avec des peintures, des fresques. Les colonnes s’arrêtaient là. Il y avait du sable sur tout le bord du mur et une entrée était sculptée face à nous.
- De toute façon, même si je sais que je rêve, je trouve ça formidable : Il me semble que ça dure depuis des heures. Tout est fluide, tu sais, je ne passe pas d’une scène à l’autre sans rien comprendre !
On a franchi la porte sculptée dans le mur.
- Est-ce que ce n’est pas beau !
- C’est toi qui as fait tout ça ? ai-je dit naïvement.
- C’était déjà là quand je suis arrivée…
Elle rêvait, j’en étais sûr, et elle me plaisait physiquement c’était génial. Elle avait recréé, cela va de soi, sa beauté extérieure, mais elle avait aussi refait tout le paysage ! Etait-ce sa volonté de revivre ainsi dans des temps reculés, ou bien son cœur parlait-il en secret ? Je ne savais pas, je me rendais compte seulement que cet endroit mystique forçait le respect, et qu’on s’intéresse en profondeur aux choses. Quelle nostalgie !
- C’est dommage que tu ne sois pas réel, m’a dit Elcée près de la piscine pavée de bleu.
Je ne savais pas quoi lui répondre, j’étais envahi par mes sentiments et surtout, par la complexité énorme de devoir lui résumer un tel événement. Et puis, elle était belle à croquer.
- Pourtant tu m’intrigues, a-t-elle ajouté, tu dois sûrement venir des collines que j’ai aperçues ce matin.
En parlant, elle a déposé le bouquet de genêts au bord de l’eau, sur des dalles blanches. Et voilà ce que j’ai pensé, je sais que c’est fou mais j’ai pensé que cette « piscine » devait être, en réalité, le lac morbide de la carrière, et que ces monuments sans entrée et ornés de gravures – des sortes de tombeaux - étaient un moyen poétique inventé par Elcée afin de protéger son père et sa cousine des mauvais esprits ! Sans oublier la voiture où elle s’était endormie, mise à l’abri dans un de ces vieux tombeaux elle aussi ! Elcée n’était pas loin de son corps charnel, elle était imprégnée par le phénomène de l’éclipse, par cette petite nuit en plein jour et par cet endroit. En baissant les paupières, elle avait transformé la carrière à sa façon et étincelait à présent devant les jardins ! Elle m’a pris par la ma main et m’a amené parmi les magnolias : Les fleurs étaient fausses mais je m’en moquais, je les aimais quand même et j’oubliais, à chaque pas que je faisais, le vrai et le faux, le juste et l’injuste, pour obtenir du plaisir ! L’eau de la piscine coulait en deux canaux parallèles. On est passé entre des peupliers aux allures magistrales, rangés par trois ou par cinq. Là où finissaient les jardins, les deux canaux fuyaient vers l’horizon, bordés de chaque côté par des haies de cyprès bien rectilignes. Au bord d’un canal, j’ai demandé à Elcée :
- Il y a du courant, on dirait ? Tu sais où mènent ces canaux ?
- Vers le Nil, sûrement.
Elle s’est agenouillée, a tendu une jambe devant elle et trempé la pointe de son pied dans l’eau, ensuite elle a plongé en riant et s’est mise à nager sur le dos. Elle se laissait porter par le courant. Je devais faire de grands pas pour la suivre. J’ai sauté dans l’eau avec mon jeans et ma chemise bleu clair ! Elcée m’a éclaboussé en battant des jambes, elle a encore ri. Elle est venue contre moi. Elle a enroulé sa jambe autour de la mienne et nous avons nagé la brasse ensemble : Tels des siamois liés par les côtes, on envoyait, chacun de son côté et en même temps, un ample mouvement du bras et de la jambe !
Nous approchions donc du Nil, le canal dans lequel nous étions dévalait en une pente douce et je distinguais le delta ! A droite, les cyprès avaient disparu, il y avait des champs vallonnés verdoyants d’une herbe mi-haute, et des arbres le long des sentiers de terre. A ce moment, les deux canaux faits de petits carrelages bleus se sont transformés en une rivière calme. Elcée s’est arrêtée pour monter sur la berge. Je l’ai imitée. J’étais à peine redressé qu’elle m’a pris dans ses bras en me disant :
- Je suis heureuse ici avec toi, je crois bien que je t’aime. C’est idiot puisque je rêve, mais voilà…
Elle s’est tournée en me gardant contre elle et nous avons contemplé le paysage : Les prairies s’éloignaient vers le delta en brunissant, et de l’autre côté, il y avait des collines qui se chevauchaient. Au fond du tableau, la lisière d’une forêt. Plus près de nous, j’apercevais deux chemin bordés d’arbres, un carrefour et, à dix mètre de moi, le début d’un sentier !
En marchant, nous nous regardions moi et Elcée, nous étions tous les deux, il n’y avait toujours personne. Le temps passait et on riait. A un moment, nous avons croisé un homme d’une soixantaine d’années, dans des vêtements en peau de bête : Il avait l’air d’un homme préhistorique, bien antérieur aux colonnes que j’avais vues. Il était assis sur un banc en pierre grossièrement taillé. Mais il parlait ma langue sans accent et m’a dit que je devais faire demi-tour maintenant, que je n’avais plus de temps à perdre ! « En tournant à droite à ce carrefour, a-t-il dit en m’indiquant du bras, tu rejoindras les jardins et le Péristyle ! » Elcée n’écoutait pas, elle regardait vers la gauche, elle m’a secoué et m’a dit : « Là-bas ! Est-ce que tu vois ? » Elle me montrait les grandes pyramides de l’autre côté du fleuve ! Elle a paru soudain intriguée par quelque chose dans le décor et je n’ai plus prêté attention au vieil homme en peau de bête. Nous avons continué. Il y avait un peu de vent. Elcée a choisi un chemin qui, plus loin, s’arrêtait au pied d’une petite colline où trônait une belle maison blanche ! A l’instant précis où Elcée m’a dit avec malice que c’était notre maison, j’ai réalisé que j’étais face à un dilemme : Il m’a semblé que j’avais un choix si important à faire qu’il pouvait décider du reste de ma vie ! Je ressentais une émotion intransmissible, à peine explicable : Ou je rebroussais chemin et je retrouvais mes amis sur la colline du Couvrant, et alors j’avais une chance de me souvenir de cette histoire à mon réveil, ou bien j’allais dans cette maison blanche avec ma rêveuse, envoûté par sa joie et son corps de diablesse - encore humide sous sa robe. – Je supposais qu’ensuite, après avoir visité les lieux, on ferait l’amour. Mais dans ce cas, je n’aurais certainement pas le temps de réintégrer ma place sur la colline et j’oublierais toute cette histoire ; c’est ce que m’avaient enseigner la pierre taillée avec les Bouddhas sagement réunis, le vieil homme préhistorique que nous venions de voir, et même mes amis qui étaient revenus sur leurs pas : Tout ça était autant de signes qu’il me fallait réintégrer l’endroit de départ ! Je risquais peut-être ma vie à rester ici. J’ai dit à Elcée :
- Je suis désolé mais je ne vais pas t’accompagner à la maison.
- Tu déconnes ou quoi ! Je meurs d’envie que tu viennes l’explorer avec moi…
- Je sais mais je n’ai pas le temps.
Elle m’a sondé et elle m’a dit :
- Tu as l’air si convaincant, si réel quelque part. Tu veux vraiment me laisser seule ? Y a-t-il quelque chose de plus important que moi ici, dans ce paysage ?
- C’est une histoire compliquée, ai-je dit, confus.
Je n’aurais pas pu avouer à Elcée que j’existais et que j’étais conscient, je n’avais pas le temps et, de toute façon, ça lui aurait paru trop incroyable ! Il me fallait choisir et vite, et c’était difficile. Je réfléchissais qu’il devait y avoir un autre moyen pour ne pas nous perdre de vue comme ça bêtement. Sinon, il s’agissait d’un jeu cruel.
- Tant pis, a-t-elle dit, je vais y aller toute seule dans cette maison, puisque c’est comme ça. Si tu veux savoir, il n’y a rien de plus idiot qu’un rêve !
Elle m’abandonnait avec ses yeux brillants, je la regardais s’en aller à reculons. De chaudes lumières rouge-orange sortaient par les ouvertures de la maison. Tout à coup, j’ai vu quelqu’un descendre le chemin à vélo, une adolescente vêtue d’un short en jeans bien moulant et d’un soutien turquoise qui faisait deux pics pointus : Des seins ? Elle devait avoir 14 ou 15 ans, elle est passée devant Elcée - ces deux-là se sont regardées durement - et elle a freiné devant moi en dérapant ! Son vélo moderne cassait l’ambiance. Elle m’a dit :
- J’ai un porte-bagages, je peux te ramener sur la colline comme une fleur !
Qui était cette créature qui, déjà, ne me montrait que le profil de son visage, bien sûre d’elle. Représentait-elle mon ultime chance de retourner auprès de mes amis ? Je me trouvais sans aucun doute au point de non-retour, et je devais écouter cette fille sans délai.
Comme je grimpais sur le porte-bagages, j’ai entendu Elcée crier dans mon dos :
- Tu me rends triste, vraiment !
J’étais triste moi aussi. Je l’aimais, cette inconnue d’un instant, d’un rêve. Je l’ai vue qui s’approchait de la maison de nos rêves.
On s’éloignait en vélo avec la gamine qui avait une force surnaturelle ! Ses fesses montaient et descendaient devant mes yeux, je m’étais accroché à la selle pour ne pas basculer quand on passait sur une bosse ou un dos d’âne. On a commencé à voir des gens fourmiller, ils étaient habillés à l’ancienne et ils marchaient avec des chariots de poissons, des brouettes. « Ralentis un peu ! » On est entré dans une ville. Je suis descendu de vélo. Je distinguais une centaine de personnes, peut-être plus. Beaucoup de gens que nous croisions nous regardaient d’un drôle d’air, à cause du vélo, de nos vêtements et de notre différence d’âge. Je me posais sans arrêt la même question : Etait-ce Elcée qui peignait ces scènes ? Qu’est-ce qui venait d’elle et qu’est-ce qui venait d’ailleurs ? Les regards sur nous avaient quelque chose d’unique ! Une arène à ma droite accueillait une foule considérable. L’affiche ornant le haut de l’amphithéâtre était curieuse : Elle représentait la tête d’un taureau et un nom, dans une langue qui m’était inconnue ! Le taureau semblait être la vedette.
Voilà que nous étions dans une zone marchande. Deux africains sont passés, montés sur des éléphants parés d’or, et tout le monde s’est mis à genoux devant eux ! Les deux noirs ne nous ont pas regardé. On les a suivis. On n’avait pas peur d’eux ! Ils nous ont distancés parce que la foule s’ouvrait sur leur passage tandis que nous devions naviguer avec le vélo entre les passants. Sur chaque côté, il y avait des terrasses où l’on buvait et où l’on riait. A l’une d’elle j’ai entendu une voix : « Toi, espèce de connard ! » C’était Elcée ! Malgré la vitesse fulgurante avec laquelle nous étions arrivés en ville ma jeune accompagnatrice et moi, Elcée était parvenue à nous doubler dans son rêve, en imaginant un raccourci je suppose ; elle avait glissé sur le temps ! Je me suis avancé vers elle, j’ai passé une gloriette avec des roses mauves. Elcée était appuyée nonchalamment sur une table située au bord de l’allée. Il y avait du monde. Une bouteille à la silhouette légendaire trônait sur la table : Du champagne Don Pérignon. Elle avait changé sa robe contre quelque chose de plus court et elle était encore plus appétissante. Elle a ri en me voyant puis elle a bu dans une flûte le bon champagne que je connaissais. Je lui ai demandé :
- Comment as-tu fait pour nous dépasser ?
- Assieds-toi, s’il te plaît.
- J’aimerais m’asseoir mais je n’ai plus le temps, tu le sais bien. Allez, comment est-ce que tu as fait ça ? Tu n’as pas visité notre belle maison ?
- Ce n’était pas notre maison, a-t-elle dit en lorgnant à gauche et à droite, c’était une salle de sport pleine de mecs assez bien foutus, je dois dire. Ils transpiraient et pourtant, ils ne faisaient rien d’autre que me regarder.
- Tu veux me rendre jaloux parce que je repars ?
- Non ! a-t-elle dit sérieusement, je ne les ai pas touchés. Au lieu de ça, je me suis sauvée si tu veux savoir, je suis descendue par un escalier et j’ai traversé un tunnel avec des torches, et je me suis retrouvée dans la cave de ce commerce. Le patron a été gentil avec moi, il m’a aidée et m’a offert cette table et cette bouteille pour que mon moral revienne !
Elle paraissait soûle. Elle a dit, en regardant vers l’intérieur du café :
- Je crois que des mecs de la salle de sport m’ont collée au train jusqu’ici !
- Qu’est-ce que tu as fait ?
Elle a levé le coude à nouveau et je l’ai empêchée de boire. « Laisse-moi tranquille ou je les appelle ! » Les gens qui faisaient la fête à la terrasse se sont tournés vers nous. Un type est sorti du café. Elcée m’a demandé :
- Et toi, tu fais quoi avec cette fillette ? Tu n’as pas remarqué que tout le monde vous regarde…
- Elle me ramène chez moi !
Elcée a bu son verre d’une traite, et m’a dit :
- Eh bien, moi je vais rentrer avec ce beau mec qui est là-bas !
Elle s’est resservie directement un verre de Don Pérignon. Un homme s’est levé à une table, il est venu dans notre direction en parlant étranger. Il avait un préservatif dans la main, Elcée riait comme une folle et cherchait son verre. L’homme a mis le préservatif autour de la flûte en souriant et en continuant de parler, avec une sorte d’aisance italienne ! Ensuite, il a fait un geste avec les mains comme pour nous dire : « Doucement les amoureux ! » Il est reparti s’asseoir en souriant. Elcée faisait une drôle de tête devant sa coupe de champagne, elle a essayé de boire, de téter, mais rien ne venait, et puisqu’elle avait secoué le verre, le préservatif s’est mis à gonfler au bout. Elle a ri avec des autres qui la regardaient.
Une farandole est sortie du café ! L’adolescente au vélo m’a appelé : Elle a regardé sa montre et m’a fait signe de me dépêcher ! J’ai regardé vers Elcée une dernière fois : Je me sentais proche d’elle, comme si je l’avais toujours connue, j’aurais bien voulu lui dire combien c’était agréable de passer du temps avec elle. Mais elle s’est levée pour se joindre à la danse, en se plaçant devant le type qui la mâtait depuis un moment. Ça m’a fait mal au cœur de la quitter une deuxième fois.
La foule s’éparpillait. L’adolescente, en me montrant son bras, m’a dit quelque chose que je n’ai pas compris tout de suite :
- C’est ma montre de communion, c’est ma grand-mère qui me l’a offerte ! Je crois qu’elle fonctionne, mais au ralenti... Et maintenant, il est midi, une minute et cinquante secondes !
J’ai songé simplement qu’il s’agissait encore d’une astuce de mon esprit pour que je réintègre la colline sans délai ! Je suis remonté sur le porte-bagages et ensuite, j’ai réalisé que cette fille qui pédalait était dans la même situation que mes amis et moi-même, et qu’elle était embarquée elle aussi dans l’aventure depuis le début de l’éclipse : En effet, je me souvenais à présent de son vélo au bas de la colline, à l’intérieur du cercle délimité par les marais ! Je ne l’avais pas aperçue une seule fois pendant mon périple mais elle m’avait suivi ! Et dans la forêt, dans la carrière… Elle avait reconstitué son vélo, oui, un double, solide à toute épreuve, avec lequel elle déguerpissait ! J’ai failli sauter du vélo pour retourner vers le café et achever avec Elcée notre belle histoire dans l’oubli le plus complet. Ça m’a parcouru l’esprit mais je ne l’ai pas fait, car nous arrivions dans un quartier résidentiel qui ressemblait fort au quartier qu’habitaient mes parents à Amnéville : La disposition des terrains, le relief et la sapinière étaient conformes, seules les maisons des gens que je connaissais étaient complètement changées : On se serait cru dans le futur, ces habitations avaient la forme de mini-tours cylindriques, dont un côté était en verre et dévoilait les trois ou quatre paliers couverts de plantes, et de l’autre côté – au nord sans doute -, il y avait une partie maçonnée plus solide. Le rez-de-chaussée était rectangulaire, offrant une base plus large et des consolidations aux petites tours. Ça me fascinait.
Maintenant nous étions sortis de la ville et des sa périphérie, nous traversions la carrière, sauf que la terre infertile était encore du sable et que je n’apercevais pas la forêt ! Les colonnes avaient disparu. Le vélo lancé à toute allure sautait parfois sur des cailloux. Une sensation de chaleur m’envahissait soudain. Aux pieds des parois, il y avait des habitations creusées dans la roche. On est arrivé sous un étrange préau qui mesurait une dizaine de mètres de profondeur et s’étendait tout le long des parois rocheuses. J’ai pensé que ces maisons devaient nager en permanence dans l’obscurité ! Je crois qu’il s’agissait de marchands car des tables et des comptoirs traînaient ici et là. Je cherchais quelqu’un pouvant m’aider à retrouver mon chemin ; à partir de là, je serais vite à la colline, avec celle qui me portait. Mais nous disposions de très peu de temps.
J’ai découvert une contre-allée, un genre de grand boulevard taillé dans les parois ; on aurait dit de hauts gratte-ciel de part et d’autre ! Les gens qui habitaient à l’angle, de l’autre côté du carrefour, ont ouvert leur porte ! Quelqu’un est sorti prudemment, une femme qui s’est exclamée en nous voyant : « Venez vous réfugier à l’intérieur, vite ! » Je me suis approché et elle a dit : « Rentrez le vélo dans le magasin ! » Je suis entré et l’adolescente aussi, avec le vélo. J’ai d’abord remarqué un vieil homme assis près d’une fenêtre, avec une magnifique longue-vue en cuivre entre les jambes. Un bel objet ancien. La femme, qui était forte et paraissait la cinquantaine, nous a révélé qu’elle avait déjà recueilli quelqu’un avant nous :
- Ça fait quelques heures de ça, il s’agit d’une étrangère. C’est le vieux, en regardant dans la lunette, qui a vu cette femme qui avançait à quatre pattes dans le désert ! Je suis allé à sa rencontre et elle était épuisée, j’ai dû la porter. Maintenant, elle est endormie.
- Elle vous a dit comment elle s’appelait ?
- Avant de plonger, elle m’a dit que vous viendriez sûrement, accompagné d’un enfant.
La femme était bizarre, elle a scruté l’adolescente se tenait en retrait. Elle a continué de parler en me visant :
- Votre amie qui se repose en ce moment m’a donné l’impression d’avoir beaucoup souffert à cause de vous !
- C’est parce que je dois rentrer ! ai-je dit avec sérieux.
- Qu’est-ce qu s’est passé entre vous ?
- Je ne la vois pas assez souvent et elle m’a plaqué sur la terrasse d’un café ! Je cherche la forêt, ce n’est pas loin d’ici, n’est-ce pas ?
- C’est impossible, a dit le vieil homme à la fenêtre, le mégaton va passer.
- Le mégaton ?
- C’est l’heure, a dit le vieil homme.
- C’est un géant de pierre qui rôde dans la région, a dit la femme, on ne sait jamais quand il va surgir.
La femme m’a ensuite montré une table, en disant :
- Le sismographe nous aide à détecter sa présence, à rentrer les enfants, les marchandises qu’il écrase par plaisir, par jeu. Parfois, il essaye de tout raser avec ses doigts par-dessous la voûte, mais il s’énerve, il s’en va en hurlant et on a l’impression que tout va s’écrouler ! La vie est difficile ici.
J’avais envie de poser des questions mais le vieil homme a lâché sa longue-vue et s’est levé de sa chaise pour nous dire :
- On vient d’enregistrer des secousses ! Si vous voulez rejoindre la forêt, il faut lui emboîter le pas avec votre vélo !
- Au géant ? a dit l’adolescente.
- Il ne se retournera pas si vous le suivez ! Il vous conduira à l’orée de la forêt, mais faites attention quand il va tourner et grimper dans la falaise, ne vous prenez pas dans ses jambes, sans quoi…
Il y a eu un bref silence.
- Est-ce que j’ai le droit de voir Elcée ? ai-je dit tandis que des bruits sourds et cadencés commençaient à se faire entendre.
- Non, plus le temps, a dit le vieux.
Ça tambourinait ! Puis un choc plus violent que les autres nous a fait tous sursauter ! Le géant se tenait devant le boulevard, je ne voyais qu’un de ses pieds.
- Il est vraiment géant et monstrueux, a dit la petite, debout près de la porte vitrée.
- Il ne faut plus faire un geste, il va se pencher ! a dit la femme.
- Oui, a dit le vieux, le mégaton se penche toujours près des conduits latéraux. Il met sa face contre le sol et il regarde, il écoute.
- Il s’abaisse ! a dit la petite.
Je lui ai dit de venir près de moi. On entendait un tremblement de terre, c’était des pierres qui se détachaient des articulations du géant, dégringolaient contre sa jambe et tombaient dans le sable. « Vous êtes sûrs qu’il n’y aucun risque pour les maisons ? » J’avais peur. Le bruit est devenu assourdissant et la tête du géant a cogné le sol lourdement ! Un œil de la taille d’un observatoire regardait dans le boulevard, avec un iris en fente comme ceux des chats ou des serpents. Le souffle puissant du colosse pénétrait jusque sous la porte d’entrée. Le vieux avait le doigt sur la bouche, la femme était derrière la table, elle tenait le sismographe dans ses mains ! Encore une fois, je me suis étonné face au travail d’imagination d’Elcée, qui se « reposait ! » J’ai pensé plutôt qu’elle devait souffrir dans son rêve.
- Il va se redresser quand, ce géant ?
Sa tête a décollé tout d’un coup. La femme a dit en soupirant : « Il ne reste pas longtemps, c’est curieux. » Soudain, j’ai eu une idée afin de ne pas perdre Elcée pour l’éternité ! Comme je ne pouvais pas lui parler directement, j’ai marché vers la femme qui s’était occupée d’elle, et je lui ai dit :
- Quand elle se réveillera, vous lui direz ceci, vous voulez bien…
- Oui, qu’est-ce que c’est ? a-t-elle demandé en sourcillant.
- Dépêche-toi ! m’a lancé l’adolescente qui avait déjà franchi le seuil de la porte et empoigné son vélo.
- Oui, c’est le moment ! a fait le vieux en se levant. Allez !
« Vous lui direz qu’elle n’oublie pas mes fleurs près du lac ! C’est un bouquet de genêts ! »
Nous avons suivi le géant qui mesurait plus de cent mètres ! Il fallait faire attention aux excédents de pierres qu’il lâchait sur son parcours. La petite était prudente mais elle avait peur. Lorsque le géant a bifurqué, nous sommes passés à côté de lui, il s’est engagé dans un escalier creusé à même la roche, avec des marches hautes comme deux étages d’immeuble. Il a disparu derrière le surplomb en poussant un cri.
« La forêt, le chemin ! »
Oui, c’était tout droit maintenant, à travers les feuillus en pâte de verre et les sapins de cristal. Il m’a paru que je quittais la carrière et qu’en même temps, le rêve d’Elcée s’envolait ! Il n’y avait plus de sable et derrière moi, c’est drôle mais je distinguais une aura en forme de demi-sphère, qui diminuait de volume et d’intensité : Elcée allait bientôt se réveiller, son pouvoir baissait. L’adolescente m’a dit que sa montre lui brûlait le poignet. Elle roulais trop vite. On filait dans ces virages étroits comme dans un rallye de voitures. On s’est retrouvé sur la grand-route en un rien de temps !
A quelques centaines de mètres de la colline, je me suis accroché fermement à la selle et de nouveau, j’ai eu une vision : Cette fois, j’étais transporté dans le ciel plus vite que jamais, il y avait de la fumée au loin et soudain, j’ai vu Fred dans la cour de Beauraing ! Il était prêt à se jeter sur la fille sans nom, cette fille hybride que John avait réussi à matérialiser au début de l’éclipse, je ne sais pas comment. Elle était à genoux avec les bras resserrés autour de son pardessus. Au moment de se lancer sur elle, Fred a été retenu par le jeans : Son cutter tout en métal – qu’il n’avait pas oublié en s’échappant du commissariat – était en train de fondre à l’intérieur de sa poche ; je discernais les contours du cutter chauffé à blanc ! Fred était incapable d’avancer d’un centimètre de plus et de violer la fille, peut-être était-il accrocher mystérieusement comme nous avions vu avec Simon. Soudain, il s’est cambré en arrière. Il a faibli, avant d’être soulevé du sol par une force invisible - la main d’Hadès ? – Il s’est alors éloigné de la fille terrorisée. Et comme il pendait en l’air, inerte, les rayons du soleil commençaient d’éclairer la cour doucement d’ouest en est ! Fred s’est mis à planer à une hauteur invariable, à la même vitesse que l’ombre de la lune ; c’était de l’ordre de quelques mètres par seconde.
J’ai secoué la tête et j’ai failli tomber du vélo parce que la petite a freiné à mort ! Je me suis aperçu que je la tenais par les hanches. « Regarde, c’est quelqu’un qui était avec toi, je te dépose ici ! » Elle avait raison, c’était Simon qui arrivait en face, près de la route barrée de la colline ! Je n’en croyais pas mes yeux, je ne l’ai pas reconnu tout de suite car il était vêtu d’une tenue d’infirme et impotent. « Il a l’air inoffensif, a dit la petite, mais je préfère me débrouiller seule maintenant ! » Je n’ai pas répondu, je trouvais les choses tellement bizarres. Je m’apprêtais à la laisser et elle m’a dit, avec une dose d’impatience et en regardant sa montre de communion au poignet : « Je te retrouverai quand ce sera fini, j’espère ! » Je lui ai fait un sourire.
J’avançais à la rencontre de Simon, que je croyais décédé au cimetière ! Je lui ai dit :
- C’est impossible que tu sois là !
Simon était fatigué. Il m’a dit :
- Je devais te voir…
Il y avait les deux vélos et une voiture dans le talus à droite. On a franchi les barrières. « Fais attention ! » Simon faisait référence au vélo de la petite, à l’original, celui qui était couché sur la route depuis le début de l’éclipse, immobile. Il me semblait de plus en plus évident que le hasard n’avait pas sa place dans cette dimension : Comment nier, par exemple, que je m’étais retrouvé face à Simon, juste à cet instant, au pied de la colline ? Nous étions peu nombreux à errer ici et les coïncidences, peut-être, étaient plus fréquentes et, dans ce cas, plus significatives je me disais. Pourquoi tant de précision, d’intuition ?
- Il y a des gens ici, passe par le talus !
- Des gens ?
- Je crois que ce sont les parents de cette gamine avec qui tu descendais la route…
- Ah oui !
- Elle est sûrement tombée de son vélo quand il a fait noir…
En effet, je me suis imaginé la manière dont elle avait dû distancer ses parents, passer les barrières avant eux, puis, au moment du choc de l’éclipse, ses parents l’avaient vue tomber de vélo ! Elle était ici depuis tout ce temps, dans cette zone d’ombre avec nous, et personne ne l’avait vue. Maintenant, elle avait joué son rôle et elle se cachait plus loin sur la route, à l’écart de mes amis ! J’avais la tête qui tourne.
Simon donnait ses dernières forces pour grimper au sommet, pour découvrir le pire : Son enveloppe charnelle étendue avec une balle dans la tête et une balle dans le dos. Moi, je l’avais vu ainsi mais je me demandais s’il connaissait sa situation et son destin.
- Tu as été transporté dans un hélicoptère, tu te souviens…
- Oui, a-t-il dit, on m’a transporté d’urgence à l’hôpital de Paliseul ! Il n’y avait pas beaucoup de monde dans les couloirs, je te le dis. J’ai eu droit à une grande chambre pour moi tout seul, et surtout, à deux magnifiques infirmières d’une douceur incroyable et qui sont venues s’occuper de moi... C’était des anges, il n’y a pas d’autre mot. Mais j’avais terriblement envie de m’évader.
- Pourquoi ?
- Les infirmières, elles, voulaient à tout prix que j’aille voir la maternité !
J’ai dit à Simon que je ne comprenais pas.
- Elles m’ont expliqué qu’un enfant allait bientôt naître et que cette enfant avait besoin d’une âme…
- Continue.
- Elles voulaient que je me rende à un endroit précis dans la maternité, que je m’allonge sur un lit d’accouchement ! Elles étaient prêtes à tout et il y en a une qui m’a dit que si je ne faisais pas ce qu’on me demandait, l’enfant viendrait au monde aveugle ! Tu te rends compte ?
- Mais alors, pourquoi es-tu revenu ? ai-je dit en m’énervant un peu.
On est passé devant la voiture de John et je n’ai vu personne dans le chemin et personne près des buissons et des arbres. On a poursuivi l’ascension.
- Je veux te parler du diamant ! Je n’ai pas eu le temps d’aller le récupérer, comme tu vois, je ne sais presque plus marcher.
- Le diamant ? me suis-je écrié, l’heure n’est plus au diamant ! Est-ce que tu as l’intention de retourner au cimetière pour voir ta dépouille ?
- Oh, je sais que je suis mort, a fait Simon avec lassitude, mais j’ai besoin de te demander un service. Je suis revenu exprès pour ça, j’y ai pensé fort à l’hôpital et sur la route.
- Un enfant avait besoin de toi et tu es revenu pour me parler du diamant !
Simon me regardait intensément.
- Je veux que tu le détruises, que tu t’en sépares, je veux que personne ne le retrouve jamais !
- Pourquoi ?
- Je ne rêvais pas grand, je voulais simplement m’installer en Provence et faire pousser des fleurs ! Et je crois toujours que j’aurais réussi mon coup s’il n’y avait pas eu…
- Mais non ! ai-je fait, c’est arrivé ! Lucien Mars t’a tiré deux balles dans le corps à cause de ce diamant, je ne peux pas y toucher !
- J’ai tué des gens moi aussi…
Simon avait dit ça d’un air si grave.
- Comment ça ?
Nous arrivions sur le plateau, je ne voyais toujours aucun de mes amis. Simon a parlé :
- Chaque fois que j’étais accroché par ma veste, tu te rappelles, eh bien c’était le diamant dans ma poche qui traversait un touriste à toute vitesse. Je suis resté cinq fois accroché !
J’ai été sonné par cette révélation. Puis j’ai vite réfléchi et je lui ai dit :
- Mais moi, j’ai transporté ma montre et il ne m’est rien arrivé, je ne suis pas resté accroché !
- Oui, a dit Simon, à cette différence près que tu ne l’as pas volée, ta montre. N’est-ce pas ?
- C’est vrai, je ne l’ai pas volée…
Il s’est arrêté de marcher.
- Je ne voulais pas que cet enfant hérite d’une âme de voleur, même si cet enfant, c’est moi plus tard ! Je ne veux plus…
- D’accord.
- Tu va m’aider, n’est-ce pas ? Parce que je ne trouverai pas d’issue si tu ne m’aides pas, je vais bientôt être seul à mourir.
« Seul à mourir… » Je ne comprenais plus rien. Simon s’est remis en marche, douloureusement. On allait passer le dernier buisson avant l’étendue herbeuse.
- Tu sais encore où il est ? m’a-t-il demandé en évoquant une nouvelle fois le diamant.
- Ecoute, oui…
- Il est enterré à droite du banc, pas à gauche ! Peut-être à cinq mètres du banc…
- Ce n’est pas le problème, où il se trouve…
J’ai été surpris par une voix dans notre dos : C’était John, une dizaine de mètres derrière nous ! « Pardon, je vous ai vus passer ! » Il avait l’air essoufflé, il m’a parlé :
- Je voulais te rendre ta montre. Il reste à peine une seconde ! Ha, ce n’est pas le moment de traîner ! Il faut que je retourne près de ma voiture !
John s’est avancé avec une main sur la poitrine et l’autre tendue vers moi. J’ai repris possession de ma montre, elle était très chaude mais semblait intacte. John a levé ses bras et il a regardé au-dessus de lui, en prenant une position cambrée, en regardant le ciel. Et après avoir respiré à fond, il a dit :
- Maintenant, je sais que Dieu existe ! C’est un berger et si tu veux savoir, je ne regrette pas un instant de cette vie mystérieuse. J’ai appris plein de choses…
- Très bien, je suis content…
- Des choses qui vont m’enrichir pour l’avenir, et pour le reste de mes jours. Je le remercie !
Il a lorgné une fois vers ma main, et la montre, en disant :
- C’est la vraie, l’unique montre de ton grand-père !
Puis il est reparti en trottant. « C’est un chef-d’œuvre de Dieu ! » Il a disparu dans le virage.
- Fais attention, m’a dit Simon, de ne pas te blesser ou de te tuer avec cette montre quand tu auras retrouvé ta place !
- Euh, oui…
Simon me serrait le bras, il m’a répété qu’il comptait sur moi, il m’a regardé avec intensité, il m’a lâché et il a continué de marcher sur le chemin d’un pas engourdi.
Puis j’ai aperçu Léo dans le champ, il me faisait signe en restant immobile.
- Te voilà ! Où est-ce que tu étais, bon sang !
J’ai montré de la tête Simon qui s’en allait comme un vieillard agonisant et Léo m’a dit, l’air dépourvu :
- Je n’ose pas bouger, John m’a fait chier avec le temps…
- Ah oui ?
- J’aurais pu m’envoler, sans ce connard !
Léo a vu que je tenais ma montre en main et il m’a dit, en m’accablant :
- Je ne comprends pas que tu lui aies prêté ta montre ! Pourquoi est-ce que tu ne me l’as pas prêtée à moi, plutôt ?
Une trentaine de mètres environ me séparait de lui mais sa voix me parvenait clairement ! Léo attendait une réponse, il clignait des yeux sans arrêt en me fixant et en mimant nerveusement un pendule avec son bras. Je lui ai dit, concernant la montre et John :
- C’était pour l’occuper !
- Il m’a emmerdé, c’est incroyable !
- Oui, mais je l’ai vu sur la route, il m’a rendu la montre sans problème, il reparle de Dieu et il n’a pas fait trop de dégâts comme je peux voir.
- Si, il me rendait fou…
- Où est ma radio ? Ah, je la vois !
- Méfie-toi de lui, il a essayé de me faire quitter la colline plusieurs fois, avec des ruses. Je suis sûr qu’il mijote quelque chose !
- Sois rassuré, c’est presque fini.
J’avais retrouvé ma radio près de la souche !
- Toi aussi, tu commences ! s’est écrié Léo avec des grands yeux méfiants, ce crétin a dû me dire ça une bonne centaine de fois : « C’est presque fini… », et à chaque fois, il remettait la montre dans sa poche et faisait semblant de repartir vers sa bagnole ! En réalité, il ne me lâchait pas, il était jaloux parce que j’étais sur le point de décoller, de connaître la joie du vol indépendant ! La formule pour le vol. Hou…
A cet instant, je regardais l’horizon derrière Léo. Je distinguais un point noir dans le ciel mauve-bleu, un ciel qui apparemment s’éclaircissait !
- Ça va, je n’ai plus besoin de ma montre, ai-je dit, je vois Fred qui revient, là-bas dans le ciel !
- Tu vois Fred dans le ciel ?
- Oui, juste derrière toi !
Léo s’est retourné et il a dit en découvrant le petit point qui dérivait légèrement dans le lointain :
- C’est Fred, le petit point ? Ta vue s’améliore nettement !
- Oui, c’est lui. Il plane, il est bourré au whisky…
- Comment est-ce que tu sais que c’est lui, et comment sais-tu qu’il est bourré ?
- J’ai eu une vision, un rêve dans un rêve…
Léo était agité, il a changé de sujet :
- Où est-ce que j’étais au moment de l’éclipse, exactement ?
- Tu étais plus près de moi, je m’en souviens.
- Non, j’ai bougé quand il y a eu les lumières. Merde !
- L’herbe ! ai-je fait, c’est du cristal… Nos pas sont inscrits dans l’herbe comme dans la neige, Léo, regarde. Regarde où l’herbe est brisée !
- Non, a dit Léo avec dépit, j’y ai pensé, mais trop tard, et maintenant, il y a trop de pistes !
- Ecoute, on a encore un peu de temps, ça ne sert à rien de s’affoler.
- J’étais ici, je le sens !
- Tu as vu, il fait franchement plus clair dans cette direction. C’est le soleil qui revient…
Léo est resté silencieux, observant l’ouest entre le château Renaud et la lisière de la forêt. Quant à moi, je suis facilement retombé sur le moule de ma main sculpté dans l’herbe, à quelques mètres de ma radio, que je pouvais voir ! J’ai su – ça m’a fait un bien fou -, que j’étais à l’endroit précis où je me trouvais quand tout a commencé, il y a deux minutes, deux jours, deux siècles ! C’était là que j’avais ramassé la montre de mon grand-père ! J’y tenais tellement. J’ai déposé à nouveau la montre dans son moule, par prudence. Je me suis permis le luxe d’entrer dans mes pas, quelque peu allongés, ce qui m’a procuré une sensation de rédemption ! Ça n’a pas duré longtemps car Léo redevenait impatient et tournait en un petit cercle ; il allait bientôt tourner sur lui-même et devenir fou. Il a calé net et m’a demandé, avec la voix haute, mais en mâchant ses mots :
- Alors, on revient à sa place coûte que coûte ?
- Oui.
- Même Simon qui s’est fait descendre ?
- Oui.
- Entre parenthèses, a dit Léo en faisant un signe « attention » avec son doigt, je trouve ça extrêmement bizarre que Simon retourne en ce moment même au cimetière ! Je le vois, il est là, dans le champ, en esprit, comme nous. Il a son pyjama, il marche tranquillement. C’est incroyable, où va-t-il !
- Pour Simon, c’est différent, mais nous allons revenir dans notre corps coûte que coûte, c’est vrai !
Du moins, je l’espérais.
- Voilà Fred qui rapplique, c’est bien lui ! a dit Léo en s’immobilisant. Il est suivi par le soleil, la vache…
Léo et moi étions séparés par une cinquantaine de mètres, lui était plus à l’ouest que moi. Simon était toujours visible sur le chemin. Il commençait à y avoir beaucoup de lumière à l’ouest, j’ai vu l’ombre de la lune disparaître lentement de la colline du château Renaud pour céder la place aux rayons. C’était éblouissant. « On va y rester ! » a crié Léo.
Fred se rapprochait avec le soleil derrière lui. Les rayons devaient à présent irriguer le bas de la colline et le cimetière militaire. A un moment, j’ai discerné Fred plus distinctement : Il avançait toujours d’un train paisible dans l’espace, il était évanoui comme lors de ma dernière vision. Le soleil a englouti le bosquet et les scientifiques, là, j’ai dû baisser mes paupières car je n’avais jamais vu autant de lumière - ou ça m’avait tellement manqué ! - Fred allait passer au-dessus de Simon, qui apparemment était en retard et n’aurait pas le temps d’atteindre le cimetière militaire ! Quand le soleil a touché Simon, Simon a disparu. J’ai vu Léo perdre connaissance, se déplacer de façon étrange vers la droite, comme guidé ; il a dû bouger d’une dizaine de mètres. J’étais aveuglé, le soleil était tout proche de Léo. La silhouette de Fred, pantelante, est arrivée face à moi dans le puissant contre-jour et elle est descendue vers la voiture. Alors que Fred allait se poser, j’ai ressenti un frisson terrible et ensuite, une baisse de tension. Je suis tombé à genoux. C’est alors que le soleil a irradié tout le paysage ! J’ai fermé les yeux en pensant que jamais plus je ne pourrais les rouvrir.

Le jour de l'éclipse (chapitre 8)

8. La Phase Décroissante.

J’ai senti tout d’un coup et avec bonheur le retour du vent et le son étoffé de la nature. J’ai cligné des yeux en pleurant. Je distinguais Léo, en train de se frotter les yeux, à genoux lui aussi, contraint par la douleur. J’ai essayé de visualiser Fred et, en me redressant, j’ai aperçu sa voiture dans un flot de larmes. Et Simon, alors ? Avait-il regagné son enveloppe charnelle dans le cimetière, ou bien son esprit errait-il encore dans les parages ? En tous cas, maintenant que l’éclipse était finie, la communication avec lui me paraissait impossible ou compliquée, et je n’y pensais plus. J’ai récupéré ma montre dans l’herbe à l’aide d’un mouchoir tant elle était chaude, j’ai constaté avec une joie ineffable que l’aiguille des secondes trottait à la vitesse normale et bien connue de l’humanité : Il était midi et trois minutes. La vie sur le château Renaud était réapparue et je discernais, au-dessus de la brume légère, un fourmillement de gens. Enfin, nous avions réintégré la vie quotidienne et j’entendais au loin des coups de klaxons ! J’admirais béatement les environs : J’aimais surtout les couleurs.
Fred était inconscient dans l’herbe, à côté de sa voiture. Près de lui, un peu de fumée sortait de la terre comme si un météore avait percuté le sol : C’était les restes informes du cutter qui refroidissaient !
Un homme a surgi de je ne sais où et nous a filmés avec son caméscope ! Il a dit comme un ahuri : « Que s’est-il passé ? » J’ai posé ma main sur l’objectif de sa caméra et je lui ai dit que je ne voulais pas qu’il nous filme.
- J’ai vu une lumière suspecte il y a deux minutes, juste avant l’éclipse ! Et cette étoile filante qui vient de percuter votre voiture à l’instant !
Je l’ai rencardé vers les scientifiques et le bosquet. Fred empestait l’alcool mais heureusement, il respirait. Léo m’a rejoint en zigzaguant.
- C’est vrai qu’il est bourré !
- Il a bu du whisky hier soir…
- On va le ramener chez lui en voiture ?
- La clé de contact est cassée dans le démarreur !
Le portable de Fred a sonné dans sa veste et j’ai sursauté : C’était son père, je n’ai pas décroché. Léo m’a suggéré qu’on laisse Fred se reposer sur la colline. On l’a traîné sur quelques mètres et on l’a mis à l’ombre de sa voiture. Il n’a pas ouvert un œil, il a simplement grommelé un peu.
John était déjà parti dans sa Fiat 500.
On a vu des gens au pied de la colline : C’était l’adolescente qui m’avait promené en vélo, elle était avec ses parents. Je me suis dit qu’on aurait mieux fait de descendre par l’autre côté. J’ai repensé à cet homme qui nous filmait : Tout comme lui, les parents de la petite avaient pénétré dans le cercle de la colline après le déclenchement de l’éclipse, et ils n’en avaient pas subi les effets ! Je me méfiais un peu des parents sans pouvoir l’expliquer. La fille, elle, était assise par terre à côté de son vélo – dont la chaîne avait déraillé -, elle avait les cheveux ébouriffés, elle toussait parfois et sa mère lui tenait le bras. Son père était debout et paraissait soulagé. Léo leur a demandé : « Elle est tombée ? » Le père a dit : « Oui » et il a ajouté, pour chasser le mal, que lui et son épouse avaient eu « très peur ! » La jeune poupée était blafarde, elle m’a regardé sans rien dire. Je n’ai rien dit non plus. Ensuite, j’ai été content d’entendre le bruit des moteurs : Les gens repartaient déjà !
Je pouvais aller à gauche ou à droite : La chose qui m’importait le plus était de me rendre à la carrière d’Etain afin de retrouver Elcée et savoir si elle avait rêvé de moi, si tout ça était vrai ! J’ai dit à Léo que je voulais vérifier quelque chose à la carrière et il m’a demandé : « Quoi ? » Je me suis confié sans hésiter :
- La fille que tu as observée aux jumelles ce matin, eh bien je crois qu’elle était endormie pendant l’éclipse et qu’elle a fait un rêve, comme Fernanda et le fermier. Mais c’était plus beau. Je voudrais savoir ce qui s’est passé, fais-moi confiance.
- C’est une histoire qui ressemble à celle de John ? m’a demandé Léo.
- Non. Qu’est-ce qu’on fait ? On se sépare ?
Léo a fait mine de se souvenir de quelque chose et il m’a dit que lui aussi voulait être sûr de ce qui s’était passé et de ce dont il se rappelait. Il a proposé qu’on aille jusque chez lui, qu’on prenne sa voiture et qu’ensuite, on reparte vers la carrière. Selon Léo, on allait gagner du temps à procéder ainsi. J’ai dit que j’étais d’accord.
Au carrefour de Sart, une file interminable de voitures roulait au pas vers l’autoroute ; il n’y avait personne dans l’autre sens. Parfois, nous dépassions des touristes qui avaient l’air fatigué ou de mauvaise humeur derrière leurs vitres closes ; c’était bizarre d’aller plus vite à pied que toutes ces voitures déchaînant leurs moteurs dans le vide ! Ça m’a fait penser que notre expérience n’était peut-être pas complètement achevée, tout comme la lune et le soleil qui étaient toujours liés et se détachaient lentement. Je sentais la chaleur revenir. J’ai allumé ma radio, une femme était en train de commenter l’éclipse depuis la Turquie : « Oh, la lumière vient de s’éteindre, on voit des étoiles, c’est magnifique ! Est-ce que vous imaginez, il est midi vingt et on se croirait pendant la nuit ! Je n’ai pas de mots… » Cette animatrice était sympathique. « Alors, c’est en Turquie à présent ? » a dit Léo.
La mère de Léo nous a parlé de ce qu’elle avait vu et de l’importance du soleil, je n’ai même pas répondu. Nous sommes repartis sur nos pas en voiture. On croisait les touristes cette fois, et personne ne doublait car il n’y avait pas moyen de se rabattre entre les voitures. Léo a atteint la vitesse de cent trente kilomètres à l’heure, la musique à fond ! Je me sentais bien avec la vitre descendue et le vent sur mon visage. On est passé outre du carrefour de Sart ! J’ai dit : « Et la carrière ! » Léo m’a dit que ce n’était pas grave, que pour aller à la carrière, on pouvait passer par Amnéville et la route de Paliseul ! Selon lui, c’était même plus court dans cette direction. Voilà, on s’est retrouvé dans la circulation. On a suivi une ambulance sur la grand-route occasionnellement transformée en autoroute à trois voies. J’ai dit que si l’ambulance prenait vers le centre, il ne fallait pas la suivre, qu’on allait se retrouver coincés. Mais Léo ne tenait pas parole, il voulait voir les dessins des enfants habillés d’orange et prendre des photos : « On va vite aller voir avant que tout ne soit piétiné, j’ai mon appareil numérique ! »
Il y avait trois camionnettes de police chez Lucien Mars et un camion de pompier devant la propriété. L’ambulance que nous collions s’est arrêtée. On s’est garé sur le trottoir en face. Le portail était arraché, la cheminée toute noire, les carreaux pulvérisés, les branches des arbres cassées et les fleurs envolées et détruites comme s’il y avait eu une tornade à cet endroit exact !
- Ça alors ! a fait Léo en sortant de la voiture.
Ces ravages avaient été engendré par la conduite de John durant l’éclipse, c’était impressionnant de constater les dégâts dans la réalité. On a voulu parlé à un homme qui nous a indiqué des gens qui avait vu la scène. Un type nous a dit : « C’était une flamme énorme qui sortait de la cheminée, comme un réacteur d’avion ! » Un autre a dit : « Quelqu’un a tout filmé, ça passera sûrement au journal ! » On a marché en direction de la place verte. Dans la contre-allée, au pied du poteau électrique-relais, la terre était brûlée et on ne voyait plus le dessin ! Léo a dit :
- Quelqu’un a volontairement effacé le dessin !
On a continué vers la place verte parce qu’il y avait une autre ambulance. J’ai aperçu le banc où Simon avait pris l’habitude de se reposer, et derrière, la haie où était enfoui le diamant volé à Lucien Mars ! J’ai pensé que j’allais le déterrer et, selon la volonté du défunt, que je le ferais disparaître, en le jetant par exemple au fond du lac de la carrière d’Etain… dès qu’on y serait ! Mais quelqu’un avait déjà creusé le long de la bordure et je ne trouvais pas le bijou ! Un homme m’a surpris dans mon dos en me disant : « Je suis là depuis tantôt et j’ai vu quelqu’un qui fouillait la terre à la même place ! Vous pouvez m’expliquer ? » C’était un grand type avec de yeux bleus délavés, des cheveux fous et une longue chemise blanche entrouverte.
- Ça doit être quelque chose de précieux pour vous ? a-t-il dit.
- Pas pour moi ! ai-je répondu.
- Votre ami était très excité, lui…
- Comment était-il ?
- Il avait le type indien, a dit l’homme avant de s’en aller en balançant comme une marionnette.
« John ! »
J’ai soupiré en regardant le trottoir. John m’avait doublé à la récupération du caillou ! Il nous avait certainement écoutés sur la colline, lorsque nous discutions Simon et moi ! Au retour du soleil, il se sera dépêché et faufilé avec sa petite Fiat jusqu’ici ! C’était incroyable. Je me suis relevé, j’ai appelé Léo qui était aux prises avec un policier. On a perdu du temps.
En voiture, Léo m’a dit que le flic lui avait demandé ses papiers parce que quelqu’un venait de leur voler un mégaphone sur la place ! « Ne tourne pas vers Paliseul ! » « Mais non, t’es con. » On discernait le château Renaud et Léo, cette fois, voulait vérifier le deuxième dessin des enfants ! J’avais quelque chose sur l’estomac et je devais en parler :
- Tu te rappelles, je t’ai dit que Simon, le mec du cimetière, avait volé un diamant chez Lucien Mars ?
Léo m’a fait remarquer qu’une grande voiture noire descendait la route du château, parmi les derniers touristes. J’ai continué sur ma lancée :
- Eh bien, ce diamant était enterré sur la place verte !
- Regarde cette voiture, a dit Léo, tu ne trouves pas ça bizarre ?
J’ai demandé pourquoi est-ce que cette voiture noire l’interpellait tant.
- Je ne sais pas.
J’ai dit :
- Après tout, il y a beaucoup de touristes, on peut croiser des voitures qu’on ne voit jamais, tu ne crois pas ?
Le dessin au château était détruit lui aussi ! Il n’y avait pas longtemps que quelqu’un avait brûlé la terre car une légère fumée s’échappait encore du sol. J’ai pensé que, peut-être, il n’y avait jamais eu de dessin mais simplement cette trace fumante de notre passage !
- Allons vite voir à la colline, a dit Léo, il y a plusieurs dessins là-bas !
Léo m’a averti qu’il allait prendre la deuxième route menant à la colline, celle du côté du cimetière, que c’était plus court. Mais une camionnette de police était garée derrière le 4X4 de Lucien Mars et plusieurs bonhommes en uniformes patrouillaient sur la route. J’ai dit à Léo qu’il serait plus prudent de passer par l’autre côté. Il a fait le tour.
Treize heures ! Les scientifiques étaient partis en emportant leurs maudites barrières, la famille en vélo avait déserté et la route était libre jusqu’au sommet. Fred dormait toujours près de sa voiture ; j’avais un peu peur qu’avec le soleil et l’alcool, il ne fasse un coma.
- On le laisse ici ?
- Je poursuis ces mecs !
J’ai de nouveau entendu sonner le portable de Fred par les vitres ouvertes ; ce devait être son père qui s’acharnait. On a roulé sur le chemin agricole, puis carrément à travers champ ! C’est alors que, près du bosquet, on a surpris trois hommes en costumes noirs, munis de chalumeaux ressemblant à des détecteurs de métaux, en train de détruire les précieux dessins !
Ces mecs étaient bien réels, ils ont achevé de calciner la terre à la hâte et sont remontés dans la limousine – le chauffeur les attendait. - Puis ils ont roulé dans les bosses du versant et ils ont filé par la deuxième route. « Ces connards ont une suspension américaine, tu vois ? » Léo voulait les poursuivre mais je lui ai dit que c’était trop dangereux – j’avais le pressentiment qu’on allait se faire arrêter par la police. - « De toute façon, ils vont nous larguer une fois sur la grand-route ! » Léo a fait demi-tour en disant : « Je veux des explications ! » En revenant sur le chemin, Fred était debout près de sa voiture et nous faisait des signes ! Je me suis étonné et Léo aussi, de le voir si vite rétabli de sa cuite. J’ai dit à Léo ce que je ressentais : « Il me semble que nous sommes dans une mauvaise conjoncture ! » Fred m’a regardé – la voiture était presque à l’arrêt -, il s’est approché de mon côté et m’a dit au travers de la vitre, serein : « Qu’est-ce qui s’est passé, les gars ? » J’ai baissé la vitre en lui demandant :
- Tu ne te souviens de rien ?
- Non, je dormais contre ma voiture.
- Et l’éclipse ?
- Oui… Mon père vient de me sonner, il m’a dit qu’il y avait eu des accidents pendant l’éclipse, et du vandalisme chez une grosse cliente à moi : Fernanda Von Block !
- Fernanda Von Block!
- Oui, tu sais bien ? Faut que j’aille faire un constat.
J’ai noté que son haleine d’alcool avait disparu. Léo lui a dit sèchement :
- Ecoute, on est pressé, on n’a pas le temps de te déposer en ville. Et puis, je vais avoir des emmerdes avec ton père !
- Il est déjà en route, a dit Fred en se reculant, je lui ai dit que j’étais coincé ici : J’ai cassé la clé de contact. C’est une bonne excuse, mais je ne sais pas comment j’ai fait, j’ai peut-être été victime d’une agression, j’ai l’impression qu’on m’a drogué. Vous étiez où, vous autres ?
On s’est regardé un instant avec Léo pour partager cette même pensée : Fred n’avait aucun souvenir ni de la matinée, ni de son expérience, il avait oublié que nous étions ensemble et savait tout juste que c’était le jour de l’éclipse !
On est arrivé à la carrière à treize heures trente et j’ai pensé que c’était à peu près le temps qu’il m’aurait fallu à pied en partant de la colline du Couvrant tout à l’heure. Sauf qu’on n’est pas passé par la forêt - comme je l’avais fait pendant mon expérience -, on a pris par l’ancienne voie officielle des carriéristes, au bas de la côte de Sart ; Léo prétendait que si des touristes étaient venus à la carrière, c’était par cette route, et j’étais d’accord avec lui. Je distinguais à présent le lac et il n’y avait pas un chat. Elcée – si c’était bien son nom - et son père avaient déjà quitté les lieux. J’ai fait le tour du lac et je n’ai vu aucune trace de mon bouquet de genêts, pas le moindre petit pétale jaune. J’ai pensé que, par chance, Elcée avait découvert mes fleurs lorsqu’elle s’était réveillée, les avait ramassées scrupuleusement et les avait emportées avec elle ! C’est le diamant qui me faisait douter : Après tout, je n’étais pas certain que John avait trouvé quelque chose en creusant. Léo m’a demandé ce que je cherchais dans cet endroit morbide, je n’avais pas envie de lui parler puisque je n’étais pas sûr moi-même.
- Ecoute, a-t-il dit, j’ai vu des Men in black, alors tu peux vider ton sac si tu as vécu quelque chose ici !
- J’étais avec cette fille dont je t’ai parlé, cette fille que tu as vue dans les jumelles au matin.
- Ça, je le sais, tu me l’as déjà dit.
- Je lui ai offert des fleurs, un bouquet de genêts.
- Quoi ?
- Je ne crois pas délirer mais, tu te souviens que je cueillais des fleurs pendant l’éclipse ?
- Je me souviens surtout qu’elles cassaient comme du verre ! a dit Léo.
- Elles avaient une apparence cristalline et elles étaient très fragiles, c’est à cause que nos gestes étaient mille fois plus rapides que d’habitude ! Mais j’ai réussi à faire un bouquet en venant ici…
- Elle a peut-être trouvé tes fleurs, et si son père était pressé de partir pour ne pas être pris dans les bouchons, elle n’a pas pu lui expliquer et rester un peu pour t’attendre.
- C’est drôle, je viens de penser la même chose. Mais je ne suis plus sûr de rien, maintenant.
- C’était quoi, son nom ? Tu n’as pas sa date de naissance ?
- Elle s’appelle Elcée…
- Moi, a dit Léo, je demande toujours le nom et la date de naissance en même temps.
- Je m’en fous.
On a entendu à la radio un animateur fatigué dire que l’éclipse « se terminait pour de bon. » Il était deux heures moins le quart de l’après-midi. Léo m’a dit, parce que je faisais de grands yeux :
- Oui, c’est comme au matin, il y a une phase croissante et une phase décroissante, et voilà que ça s’achève. Moi, je vais vite mettre mes lunettes et dire au revoir à ce rêve. Tu devrais faire comme moi.
Je déprimais, je suis resté assis dans les graviers. Soudain, j’ai dit mollement, en poignant dans les gravillons :
- C’était du sable tantôt.
- Tantôt, oui, a dit Léo.
- Tu m’énerves, tu ne sais pas comme c’était beau.
- Tu sais bien qu’on ne ramène rien de ses rêves, tu as bien vu ces mecs dans la Cadillac en train de massacrer les dessins.
Au moment où Léo me disait ça, on a entendu une voix déformée et amplifiée : « Bande de cons, bande de cons ! » C’était John. Il était garé sur la route de Sart et nous parlait dans un mégaphone depuis le bord de la falaise – il y avait une rambarde de sécurité et une soixantaine de mètres de dénivelé abrupt. – Dans son autre main, John faisait miroiter un objet qui reflétait le soleil : Le diamant ! Le mégaphone s’est remis à cracher :
« J’allais accomplir une œuvre, quelque chose de beau aux yeux de Dieu. Mais votre méchanceté… »
Sa voix résonnait contre les parois rocheuses, je lui ai crié de descendre, qu’on n'entendait pas ce qu’il disait. Il a continué en faisant les cents pas là-haut :
« Ça ne m’étonne pas de vous voir à nouveau dans l’ombre de cette pitoyable carrière, nostalgiques de je ne sais quoi. Vous êtes beaucoup trop romantiques, baignés d’illusions, et vous êtes au fond du gouffre, regardez ! Y en a-t-il un des deux qui compte se noyer avec une pierre dans le lac ? »
- Tu es un lâche ! lui a crié Léo, tu pourrais descendre avec ta voiture !
« Ferme ta gueule ! Surtout toi, Léo, parce que je serais bien descendu te cogner vraiment, crois-moi, si je n’avais pas en ma possession quelque chose de précieux, un cadeau, une sorte de dédommagement en échange de ma malchance et de votre méchanceté. Je ne tiens pas à me faire voler par deux connards de lunatiques ! Mais il fallait que vous sachiez que j’ai creusé moi-même la terre et que j’ai trouvé ce diamant comme vous l’auriez fait à ma place. Voilà, il m’était destiné… »
J’ai pensé : « Quel petit con ! » et je lui ai crié :
- Tu dois te débarrasser de ce diamant !
- Un diamant ? a dit Léo à mes côtés.
- Parce que ça va t’apporter des malheurs, je le sais ! Tu as vu toutes ces ambulances en ville !
« Superstitions ! Je vais le refourguer à des juifs d’Anvers et claquer le fric pour me calmer. Ça me semble logique ! »
- Viens le jeter dans le lac !
« Mon cul, oui ! »
Après que John soit parti, Léo m’a demandé d’où venait ce diamant qu’il avait vu briller dans sa main, et si c’était la vérité que Simon était un voleur. Je n’avais plus envie de penser au diamant, ni à John ! On aurait pu engager une poursuite et coincer sa petite Fiat sur les huit kilomètres de route sans bifurcation qui bordaient la carrière. Mais j’avais autre chose en tête, et je regardais le sol : Il y avait des traces de roues, comme si on avait fait déraper une voiture. C'était tout autour de nous. J’ai dit à Léo que ça formait peut-être un dessin géant, car il n’y avait pas de raison d’avoir dérapé involontairement dans cette vaste carrière. Et puis aussi, je croyais déceler une symétrie dans ces traces qui nous encerclaient ! Nous sommes remontés en voiture pour nous rendre à l’endroit où John venait de nous causer. Léo me parlait entre temps : « Je pense comme toi, je ne crois pas que John ira loin avec ce diamant ! » Et encore : « Les dessins des enfants, par exemple, ils avaient une signification fondamentale, un truc qui m’a changé à l’intérieur, qui m’a fait voir la terre d’en haut, tu comprends ? C’est quelque chose qui aurait pu changer la face du monde si j’avais des photos et les dimensions exactes ! » Léo semblait vraiment regretter de ne pas avoir de photos, je le comprenais. « Des connards à la solde d’un organisme mystérieux ont tout effacé ! »
En sortant de voiture, j’ai découvert la carrière d’en haut et, avec une sorte de joie, j’ai dit :
- Ce dessin-là est plus facile à comprendre, et sa signification ne fait aucun doute !
- On dirait un cœur, a dit Léo, mais on pourrait aussi penser que la voiture a fait demi-tour.
- Je ne sais pas.
Si c’était Elcée qui avait dessiné ce cœur géant - grâce à la voiture de son père -, si c’était elle qui avait pensé à cette pratique ancestrale pour se faire remarquer depuis le ciel – où depuis la route, dans ce cas -, alors je vivais un conte de fée ! C’était sûrement elle.
- Prends une photo, s’il te plait.
Il était trois heures de l’après-midi quand je suis rentré chez moi. Mes chats m’attendaient au jardin, affamés comme toujours. J’étais fatigué…
J’ai reçu un appel de Ninon, la mère de John, qui m’a annoncé que son fils avait eu un accident de voiture, peu avant deux heures cet après-midi ! John avait été admis à l’hôpital de Paliseul, rien de trop grave, semblait-il, mais quelques fractures quand même. Sa mère m’a demandé : « Il ne devait pas être avec toi et Léo sur la colline ? » J’ai répondu que oui, mais qu’il avait quitté la colline le premier, et sans rien nous dire ! J’étais embêté, vraiment, par cette mauvaise nouvelle. Il ne méritait pas ça. J’ai repensé que John était celui qui parmi nous avait eu le plus peur pendant cette expérience inouïe, et que ça l’avait perturbé. Je le connaissais bien, et je n’arrivais pas à comprendre comment un esprit si raisonnable avait pu croire, dur comme fer, que la vie allait s’éteindre. C’était lui qui avait le plus souffert.
Le soir, la télé a programmé un « journal spécial », j’ai enclenché mon magnétoscope pour ne pas rater ça ! Ils en avaient déjà beaucoup parlé de l’éclipse, ça durait depuis des semaines ! Le présentateur recevait sur le plateau des invités et des experts en divers domaines : Ils ont commencé de parler de façon troublante, comme s’ils avaient déjà discuté avant le direct. Le présentateur a lancé un documentaire tourné par la chaîne pendant l’après-midi : Des gens racontaient ce qu’ils avaient vu, c’était inquiétant. Quelqu’un avait filmé les environs de la place verte d’Amnéville, au moment de l’éclipse, et on aurait volontiers pris ce film d’amateur pour un trucage si des centaines de personnes n’avaient pas été témoins de la scène ! Des projectiles en feu filant à la vitesse de l’éclair au raz du sol, des cris, des gens blessés, et ce feu curieux – un peu comme les flammes émises par un bec de gaz –, un feu bleu qui se déclarait à plusieurs endroits : Sur la maison de Fernanda (filmée au début), dans l’abris bus, sur la pelouse du rond point, et sur le grand séquoia ! Tous ces endroits précis que l’on avait visité avec mes amis en ce jour sans précédent ! Les touristes couraient se réfugier dans les jardins et propriétés ! A ce moment du film, chose incroyable : La panique est à son comble, et une grande voiture noire (une américaine) passe dans le champ de la caméra, s’engage dans le sens giratoire et disparaît à toute vitesse. Quand le jour revient, le « feu bleu » s’arrête ! Le même cinéaste amateur a filmé, quelques minutes plus tard, les premières ambulances : On voit un homme, mort sur le coup, et un autre, grièvement blessé, et on entend quelqu’un dire : « C’est les petites boules de feu qui ont transpercé cet homme, je l’ai vu ! »
Les experts et les invités du journal n’avaient pas de théorie, mis à part un soi-disant savant, qui a dit : « C’est peut-être la conséquence d’une explosion. Je pense à une cuve à gaz… mais il faudra attendre l’enquête ! Les différences de températures pendant l’éclipse auraient pu occasionner une telle chose ! » Tu parles, c’était le diamant dans la veste de Simon, oui, quand il restait accroché !
Le présentateur a enchaîné en annonçant un autre film : Alors, d’abord, il y a cette image un peu ratée du ciel violet. Un bruit de ferraille se fait entendre. Sursaut du caméraman : C’est le portail de la résidence de Lucien Mars qui vient de s’ouvrir brutalement, comme si un violent coup de vent s’en était mêlé ! Le cinéaste arrive à droite des grandes haies, en face de l’allée et du portail qui claque sans arrêt. Avec stupeur, il découvre, au-dessus du toit, quelque chose d’absolument surréaliste : Par la grosse cheminée en pierres carbure une sorte de flamme de réacteur, pointue, incandescente et formidable, atteignant peut-être dix mètres de hauteur ! L’intérieur de la maison est vivement éclairé, comme si tout brûlait. Il y a des rafales de vent, les carreaux des fenêtres éclatent les uns après les autres, avec des détonations, il y a du « feu bleu » sur les châssis et dans la pelouse. Les membres de la famille Mars, qui étaient réunis dans la vaste propriété afin de profiter du spectacle, se sont réfugiés derrière les arbres secoués par le vent. On entend le cinéaste répéter que la maison va exploser, et une autre personne – qu’on ne distingue pas sur la vidéo – dire qu’elle a des difficultés à respirer. La flamme diabolique semble s’arrêter net le temps d’une demi-seconde, il y a comme un raté, mais elle se rallume aussitôt avec un bruit de stridulation ! Des feuilles, des petites branches sont arrachées aux arbres et forment des tourbillons qui convergent vers la cheminée ! Puis la flamme s’éteint tout à coup, comme si on arrêtait une forge, pour laisser place à une épaisse bouffée de fumée noire. Le jour est revenu. Il n’y a plus d’incendie mais toutes les fenêtres de la résidence sont brisées et il y a beaucoup de poussière soulevée. Des cris surgissent de l’intérieur, quelqu’un s’aventure dans le hall et on l’entend crier à son tour : « Vite, maman est blessée à la tête ! » Le filme s’arrête.
Les experts ne comprenaient rien, le présentateur posait la même question : « Qu’est-ce qui peut faire ça ? » Le savant a dit : « Il n’est pas impossible qu’avec les différences de températures, il se soit créé une forme de mini-tornade au-dessus de cette résidence ! Par ce fait, le vent a attisé le feu de la cheminée, un peu comme s’il s’agissait d’une forge ! D’où cette flamme immense que l’on a vu à l’image. » Le présentateur lui a répondu : « Le vent a aussi transporté toute la réserve de bois qui se trouvait derrière la résidence, jusque dans la cheminée, semblerait-il. Vous avez une explication ? » Le savant : « Je ne crois pas une mot de toutes ces histoires ! » Un invité : « Et la femme qui est restée à l’intérieur de cette résidence est morte d’un fulgurant coup de chandelier ! » Le présentateur : « Le vent sans doute… Regardons un autre film, tourné par un monsieur dans les ruines du vieux château, le château Renaud, à quelques pas d’Amnéville. Regardons bien ! »
Au milieu de la foule regroupée dans les ruines, un cinéaste est en train de marcher, caméra au poing, en bousculant les gens, il marche vers des cris d’enfants droit devant lui. Tout à coup, un inconnu vient se mettre face à l’objectif et s’écrie : « Filmez par ici ! » Des mains tendues dans la même direction indiquent un feu bleuté sortant de la terre et recouvrant un dessin difficile à décrire. Les gens ne comprennent rien, ils se sont reculés. Au moment où le feu disparaît dans les sillons du dessin, le jour revient. Chacun est fasciné. Le dessin représente des formes géométriques enchevêtrées : Un rectangle, deux triangles formant une étoile, et un cercle. Il y a d’autres détails mais l’image bouge trop. Dans le silence inquiétant, la voix du caméraman retentit : « C’est les enfants qui ont fait ce dessin ? » Quelqu’un lui répond : « Oui, c’est eux ! » Moi qui découvrait ces images, je me suis dit : « Ce sont les enfants, oui, mais pas ceux-là ! » De retour sur le plateau, le présentateur a directement demandé au savant s’il s’agissait encore du vent, ou des différences de températures, et le savant a dit : « Mais enfin, ce sont les enfants, vous avez entendu les gens ! »
Je prenais vraiment ces images en pleine figure, témoin privilégier de nos actes, il fallait bien l’admettre ! Léo m’a téléphoné pour m’avertir de l’émission, je lui ai dit : « Oui, je regarde ! » D’autres images encore : C’était le mec qui nous avait filmé sur la colline, tout à l’heure ! Il n’a pas tardé lui aussi a donner son film à la télévision. Il s’appelait Stanislas Valensole, il était présent à l’émission et commentait son film : « Juste avant de me garer, il y a eu des lumières autour de la colline ! »
La caméra s’allume alors que l’éclipse a déjà commencé. Les deux barrières avec l’inscription : « Passage Interdit ! » obstruent la route qui mène au sommet. Des gens avec des vélos se trouvent de l’autre côté des barrières. Caméra au poing, Valensole descend de sa voiture et va filmer ces gens : Deux adultes sont agenouillés près de leur enfant qui semble inconscient. Valensole demande ce qui s’est passé. « Elle est tombée de son vélo quand il a fait sombre ! » s’écrie la femme. « J’ai appelé les secours ! » dit le père. Valensole filme l’adolescente qui est inerte sur le sol. « On n'ose pas la toucher, regardez comme ses yeux bougent sous ses paupières ! » Embêté, Valensole dit aux parents qu’il a aperçu une « grande lumière » sur la colline, puis il continue son chemin à pied. L’éclipse s’achève quand il parvient à la moitié du versant. Au sommet, quelques personnes sont dispersées sur l’étendue : Il s’agit de mes amis et de moi-même. On m’aperçoit notamment marcher à l’aveuglette vers la voiture de Fred, je ne me suis pas encore rendu compte de la présence du cinéaste. Et, je ne sais toujours pas pourquoi, quand la caméra arrive près de moi et que le type veut me parler, je lui crie, en cachant l’objectif : « Non, arrêtez ! Je ne veux pas qu’on nous filme ! » Pourquoi ai-je fait cela ?
Le présentateur du journal a ensuite révélé qu’en plus des sept morts curieuses en ville, il y avait eu un meurtre sur cette colline, au moment de l’éclipse. Il a expliqué mieux en détail, en précisant que, dans cette histoire tragique, on avait plus d’éléments : « Lucien Mars, dont on a aperçu la résidence et la cheminée en feu sur les images précédentes, a reçu la visite d’un voleur aujourd’hui, un peu avant midi, un voleur qui avait bien choisi son heure, puisque toute la famille était dehors, puisqu’il faisait presque noir et que le système d’alarme était débranché ! Hélas, pas de chance pour cet habile voleur, il s’est fait repérer au dernier moment. Une course poursuite s’est alors engagée : Lucien Mars, le maître des lieux, un homme respecté à Amnéville, a pourchassé son voleur à bord d’un 4X4, dans la circulation ! Le voleur, épuisé, est parvenu en courant dans le cimetière militaire au pied de cette colline, filmée par monsieur Stanislas Valensole, et peu de temps après lui, Lucien Mars, qui n’a pas hésité à faire feu ! »
Maintenant, la chaîne allait diffuser un film tourné à Beauraing par un autre cinéaste amateur. Là, j’ai bien été obliger d’écarquiller les yeux !
L’heure approche de midi. Serge Vignon – il s’est invité au journal lui aussi – vient d’enclencher sa caméra au milieu de la foule : On peut voir des centaines de personnes qui sont amassées dans une cour - pour rappel, Beauraing est un des lieux reconnus par l’Eglise comme le théâtre d’apparitions de la Vierge, et il y a une statue commémorative. - Il ne reste plus que quelques secondes avant la totalité. Soudain, la lumière baisse d’un coup et on entend les gens faire un grand « Oh ! » d’admiration. « Vous avez vu le soleil ! » Serge Vignon est en train de filmer le ciel et en même temps, il parle à son fils. Une voix retentit : « Regardez la statue ! » L’image bouge et dévoile une femme qui tient son jeune enfant contre ses jambes : Cette femme gémit, elle est au bord des larmes, apparemment conquise par ce qu’elle voit devant elle. Alors, Vignon se retourne et s’étonne à son tour de ce qui se passe dans l’objectif : « Qu’est-ce que c’est ? » Sur son estrade, la statue de la Vierge est illuminée ! Des petits éclairs traversent son corps, il y a une couleur rosée sur la pierre, une sorte de matière organique, je ne sais pas au juste. Ce fascinant spectacle continue pendant une bonne minute, et le jour revient et la statue s’éteint aussitôt ! « C’est un miracle ? » demande quelqu’un dans la foule.
Retour en studio. « Alors, messieurs, s’agit-il d’un miracle ? » Le savant a rouvert la bouche : « C’est un effet d’optique, à cause des variations de la lumière à ce moment-là de l’éclipse. Sûrement même ! » Tu causes ! C’était un tour de magie de John, John l’athée, mort de peur sous l’éclipse, et qui dans sa solitude passagère n’avait rien trouvé de mieux à faire que de prier, à sa façon bien entendu ! Jolies lumières !
Ensuite, l’émission s’est perdue dans un débat sans forme, avec quelques disputes à la clé. Les dernières images ont montré le trajet de l’éclipse, depuis son départ dans l’atlantique jusqu’en Inde, où elle avait fini sa course. J’ai été surpris de découvrir tous ces gens dans le Gange, avec de l’eau jusqu’à la taille et s’aspergeant le corps, chassant les superstitions et les mauvais esprits ! Ça m’a fait réfléchir…
Au crépuscule, j’étais dans mon jardin. Une grande paupière se refermait sur la terre, je regardais le soleil en face, comme une pupille orangée, se coucher sur les forêts de France. J’étais fatigué, et comme je tâchais de faire le bilan de cette journée, j’ai été envahi par un sentiment qui a vite formé une idée : J’ai imaginé que nous avions visité le « mécanisme des rêves ! », à l’intérieur d’un double cortex – le cercle de la colline et le cercle de l’ombre de la lune, qui constituaient deux frontières -, j’avais pu voir à la loupe des choses très intéressantes ! Un peu d’intuition et de déduction logique et je pouvais comprendre et admettre que nous étions tous liés par ce phénomène superbe et naturel qu’est le rêve !
Le père de Fred m’a téléphoné à onze heures du soir pour me demander si je n’avais pas traîné avec son fils pendant la journée. J’ai menti et j’ai fait semblant d’être étonné. Il m’a dit que Fred avait été agressé par Fernanda Von Block lorsqu’il s’était rendu à son domicile pour l’expertise d’assurance : Fernanda lui aurait planté un morceau de verre brisé dans la jambe, et sans raison ! Elle n’avait pas été arrêtée, par manque de preuve, mais la police avait quand même eu difficile de la calmer. Je réalisais la scène : Fred s’était présenté chez Fernanda sans le moindre souvenir de l’avoir renversée en voiture au matin, de lui avoir donné des coups de planches et de l’avoir attachée et piquée avec une seringue durant l’éclipse. Fernanda, elle, s’en était souvenue et s’était vengée l’après-midi même, sans tarder. J’ai commencé à me demander si ce n’était pas dans nos rêves que nous réglions certaines choses, des choses que nous accumulions dans les tourbillons des journées. Il y avait sans doute, sur l’échelle du temps, une zone où nos inconscients se croisaient sans inhibition pour former des rêves, souvent insensés et absurdes, parfois avec des significations plus importantes ! L’éclipse – comme une sorte d’excès de la nature - avait interagi avec la colline du Couvrant pour nous montrer, à mes amis et à moi en particulier, le déroulement du phénomène des rêves, étape par étape, dans un microcosme, à partir de son point initial de création : L’obscurité ! Ça avait été plus puissant parce qu’on avait forcé le système, et peut-être pour deux autres raisons : Ce n’était pas comme quand le jour tombe et que la fatigue s’empare doucement de la plupart d’entre nous, non, ici, la zone d’obscurité avait été réduite considérablement et ne faisait que cent vingt kilomètres de diamètre. Et aussi, peu de gens à l’intérieur du cercle obscur s’étaient endormis – j’en avais compté trois seulement, peut-être quatre avec la fille hybride de Beauraing -. A partir de là, j’avais vu le support réel - le monde tel que l’homme l’avait fait - se draper de créations éphémères, des fruits de l’esprit. Ça m’a fait penser que bien des mystères ici bas étaient générés tout simplement par nous-mêmes !